Je m'informé de luy des principales raretez du Royaume de la Chine, de cette grande muraille qui separe cet Estat de celuy des Tartares, sur laquelle il avoit marché quelque temps. De ce grand, riche & admirable Palais Royal. Des salles lambrissées de plaques d'or massif, couvertes & enrichies d'escarboucles & de diverses pierres precieuses, dans lesquelles l'Ambassadeur son maistre avoit esté receu. Des boulles d'or massif eslevées pour embellissement sur des colomnes, & par dessus les coins & saillies des architectures, & de tous, les pais par où il avoit passé, & trouvay ses responces conformes à tout ce que j'en ay pû apprendre dans l'histoire, & quelque chose de plus que les autres Autheurs, n'avoient point remarquées.
Ma curiosité me porta encores de m'enquerir du Royaume de Calicut, qu'il me dit estre voisin de celuy de Goa, mais commandé par un Roy idolatre, & que ce qu'il avoit le plus admiré estoit le nombre presque infiny de diamans & autres pierres precieuses desquelles brilloient toutes les niches & places où estoient posées leurs idole, & luy reprochoient comme gens terrestre & grossiers, que le Dieu des Chrestiens de l'Europe estoit un Dieu bien pauvre & necessiteux puis que son peuple & ses gens estoient contraincts de passer les mers jusques dans les dernieres extremités de la terre pour avoir de l'or & des pierreries, desquelles leurs Dieux avoient en abondance & de tous biens, comme en effect c'est un tres-riche païs.
Ce ne sont pas seulement les idoles de Calicut & les peuples idolatres, qui en sont enrichis jusques dans un furieux excés, mais mesmes les peuples des Royaumes convertis & particulierement les dames de Goa quoy que Chrestiennes, en portent jusques sur leurs petits patins enchassées en des lames d'or, les oreillettes brillantes, leur pendent sur les espaules, qu'elles ont simplement couvertes jusques à la ceinture d'une fine chemise de cotton, qui debat avec la blancheur de leur chair, & la Thiarre de pierreries que les grandes Dames ont sur la teste leur semble donner grâce avec leur petite jupe volante de fine soye, & dans toutes ces mignardises & parmy tous ses puissans attrais, encore y voit on reluire de la vertu & plus de pudeur que l'on ne s'imagineroit pas, qui est neantmoins chose rare & bien difficile en une femme, qui veut estre estimée belle, & faict ce qu'elle peut pour sembler l'estre, il est vray qu'elles ont un advantage du climat, que les porte naturellement dans l'honnesteté, voyent de la devotion & une grande modestie aux courtisans, jusques au Viceroy mesme, qui faict souvent ses devotions dans nostre Convent, où sa pieté & les diverses mortifications, que nos freres exercent tous les Vendredys l'attirent, & puis l'amour qu'elles ont pour l'honneur & la bonne renommée, les tient en bride, mais tousjours y a il du hasard pour elles ou pour autruy.
Ce n'est pas seulement dans les Indes, que la vertu & la pauvreté Evangelique des Freres Mineurs a esté admirée & bien receuë d'un chacun, mais par tous les autres endroits du monde où ils ont habité. Jacques de Vitriac Cardinal, dit, que au Levant les Sarrazins admiroient leur perfection & humilité, & pour ce leur pourvoyent librement de vivres & logemens & qu'il avoit veu nostre Seraphique Pere sainct François prescher avec un tel zele & ferveur au Soldan d'Egypte, que le renvoyant de crainte de tumulte & souslevement de son peuple, îl luy avoit dit, prie pour moy afin qu'il plaise à Dieu me reveler la loy & la foy qui luy est plus agreable, tellement que ce S. Pere esbranla merveilleusement l'esprit & la constance de ce grand Prince, lequel se fut deslors converty, sans ceste damnable maxime d'estat, qui luy fist préférer la terre au Ciel; & l'enfer au Paradis, par une crainte de souslever son peuple & perdre son Empire, comme si Dieu ne protegeoit point les Princes & les Roys, qui le recognoissent & embrassent son party. Véritablement il est bien difficile & non point impossible, que les grands se sauvent, pour ce qu'ils se flattent eux mesmes & veulent estre flattez, & estre estimez Savans, lors que bien souvent ils irritent Dieu, & font desesperer un peuple.
Ce S. Pere eut douze compagnons qui le suivirent de prés, qui sont les douze premiers Martirs de l'Ordre que l'Eglise a canonisé; Le Pape Gregoire IX qui canoniza S. François, dans la certitude qu'il eut du grand fruict que faisoient nos Freres, leur donna pouvoir de prescher & confesser par tout le monde, où ils se sont depuis espandus, comme il appert par une Epistre d'Alexandre 4, qui siegeoit l'an 1254, 28 ans aprés la mort de S. François que j'ay inserée icy pour vostre edification, Alexandre &c. A nos fils & bien aymés les Freres Mineurs, voyageant aux terres des Sarrazins, Payens, Grecs, Bulgares, Cumanes, Ethyopiens, Syriens, Hyberiens, Alains, Garites, Gots, Rutheniens, Jacobites, Nubians, Nestoriens, Georgiens, Armeniens, Indiens, Mossellaniques, Tartares, Hongrois, de la haute & basse Hongrie, Chrestiens captifs entre les Turcs, & autres nations infidelles du Levant, ou quelque autre part qu'ils soient, salut & Apostolique benediction. Ceste lettre est capable d'annoblir pour jamais l'essence de cet Ordre, & r'allumer dans les coeurs de ses professeurs un vehement amour de l'amour de Dieu & du prochain car 1. on void nos Freres semés aux principales parties du monde, Europe, Asie & Afrique, 2. Ils font espandus par toutes les Provinces & nations plus esloignées, plus Sauvages & Barbares de la terre. 3. Ils entreprennent la conversion de toute sorte d'Infidelles, Schismatiques, Idolatres, Payens, Mahometans, Heretiques, Sarrazins, Turcs, & Juifs, qui est tout le plus grand service qu'on peut rendre à Dieu en ce monde icy.
Environ l'an 1271 fut envoyé és Grece & Tartarie Hierosme d'Ascoli, depuis General, Cardinal, & Pape Nicolas IV, par le Pape Grégoire X, qui mesnagea si bien & si heureusement la reconciliation de l'Eglise Grecque avec la Latine, qu'il amena au Concile General de Lyon, l'Empereur des Grecs, & quarante Princes, qui se vinrent prosterner aux pieds de sa Saincteté, & luy protesterent toute sorte d'obeyssance. Les Ambassadeurs des Tartares, conduits par le mesme furent Baptisez fort solemnellement à la grande Esglise avec un honneur incroyable des Freres Mineurs, occasion pourquoy plusieurs Religieux de cet ordre y furent prescher & enseigner la Foy & la Religion Chrestienne, & derechef Benoist XI, l'an 1341, envoya deux freres Mineurs pour ses Legats, pour restablir la Foy, & eurent permission de l'Empereur d'y prescher l'Evangile, qui profita estrangement.
L'an 1289, Frere Raimond Geoffroy, Provincial esleu General, fut prié par le Roy d'Armenie d'envoyer des Frères Mineurs pour les instruire en la Foy. Il y en depeicha six qui publierent l'Evangile avec un admirable succez, desquels Frere Pierre de Tolentin y receut la couronne du Martyre.
1322. En la ville de Thamné de l'Inde Orientale, furent martyrisez, quatre Religieux passans de Thauris à Carhai, puis à Olmus, de là ils s'embarquerent pour aller à Tharnné, distant trois mois de navigation de Thauris, où ils baptizerent grand nombre de ces Infidels. L'un deux nommé frere Jacques fut exposé par d'eux fois au feu sans brusler Dieu le conservant miraculeusement aussi bien que les trois enfans dans la fournaise de Babylone. Et les habitans du pays prenant de la terre où ont esté martyrisez ces Saincts & la trempant dans l'eauë, & la beuvant se sont guéris miraculeusement de leurs maladies.
1332. A la requeste de Zacharie Archevesque de sainct Thadée en la grande Armenie obeyssant au Pape, le General de l'Ordre envoya grand nombre de Religieux d'Aquitaine & Provence pour la conversion de ses peuples. Le Pere Arnaut demeurant avec Imperatrice Latina de la maison de Savoye, convertit son mary, qui obtint du Pape Jean XXII, des Religieux pour la conversion de ses peuples.
1336. A la requeste de Robert, Roy de Sicile frere de S. Louys Evesque de Tholose, le Turc octroya aux Religieux de sainct François, le mont de Syon, le S. Sepulchre de nostre Seigneur & Bethleem, où estoit autrefois le devot Monastere de Paule & Eustachium, que les Recollects possedent à present avec Nazaret. Le mont Liban, ou ils ont edifié plusieurs Convents depuis deux ans, en ont un en Galata lez Constantinople, avec une residence, & un autre des Conventuels, & en beaucoup d'autres lieux sur les terres des Turcs, où ils souffrent souvent de grandes persecutions, comme nous font foy les lettres que nous en recevons de nos Freres.