Il y avoit aussi dans ce sac, cinq petits battons de cedre, longs de six ou sept pouces chacun, & un peu bruslé autour, desquels ils se servent pour predire les choses à venir, & pour advertir des passées. Qu'il ne s'y mette tout plein de bourdes parmy leurs propheties, personne n'en peut douter, c'est pourquoy est malheureux celuy qui hebeté s'y fie. Je ne fais point icy mention du petit tabourin de basque avec quoy ils resveillent l'esprit des malades, & conjurent le diable, pour ce que j'en ay parlé ailleurs, mais je vous diray que nous avons une grande obligation à nostre bon Dieu, de nous avoir donné de meilleurs Medecins, & pour le corps & pour l'ame, qui doit un jour jouyr de son Dieu.
S'il y a quelque malade en un village on l'envoye aussi tost querir, on l'informe de la maladie, on luy declare le temps qu'elle a commencé, si elle est naturelle, ou par fois: car il y a des meschans parmy eux aussi bien qu'entre les Epicerinys, qui en donnent à garder à ceux contre qui ils en veulent. Aprés quoy il fait des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions avec une pierre trenchante, en succe le mauvais sang, & fait en fin tout le reste de ses inventions, selon les maladies, car pour les sorts, il faut que les dances, chansons, Negromantie, soufflemens, bruits & hurlemens marchent aussi bien que les festins & récréations, qu'il ordonne tousjours pour premier appareil, afin de participer luy mesme à la feste; puis s'en retourne avec ses presens.
S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes ou advenir, aprés avoir interrogé son demon, il rend ses oracles, mais le plus souvent faux ou douteux, & quelquefois veritables: car le diable parmy les mensonges leur dit quelque verité pour se mettre en credit, & se faire croire habile esprit.
Un honneste Gentilhomme de nos amis nommé le sieur de Vernet, qui a demeuré une année avec nous au pays des Hurons, nous a asseuré, que comme il estoit dans la cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint frapper trois grands coups sur la couverture de la cabane, & que la Sauvagesse qui cogneut que c'estoit son Demon, entra dés aussi tost dans sa petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracles, & entendre les discours de ce malin esprit. Ce bon Gentilhomme, preste l'oreille, & escoutant le colloque entendit le diable que se plaignoit à elle, disant qu'il estoit fort las & fatigué, pour venir de fort loin guerir des malades, & que l'amitié particulière qu'il avoit pour elle, l'avoit obligé de venir voir ainsi lassé, puis pour l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient bien tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de là les Navires arriverent, & aprés que la Sauvagesse l'eut remercié, & fait ses demandes, le Demon disparut.
L'un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent à en la garde d'un Sauvage, auquel ils dirent. Si cestuy nostre camarade meure, tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse & l'enterrer dedans, car aussi bien ne feroit elle que se pourrir dans la terre. Ce bon Sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que ces François faisoient de leur compatriot, qu'il s'en plaignit par tout, disant qu'ils estoient des chiens d'abandonner ainsi leur compagnon malade, & de conseiller qu'on l'enterrast tout nud s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps mort bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe pour le couvrir, que de luy oster la sienne pour m'en servir.
L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie partit aussi-tost de sainct Gabriel, que nous appellons autrement la Rochelle, où Quieuindahon, d'où il estoit pour l'aller querir, & assisté de ce Sauvage qui l'avoit en garde l'apporterent dans une hotte sur leur dos jusques dans sa cabane, où en fin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut enterré en un lieu particulier hors du Cimetiere des Sauvages, le plus honorablement, & avec le plus de ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible; dequoy les Sauvages resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec tous nos François, qui s'y trouverent avec leurs armes, car ils sont ensemblement ayse de voir honorer les trespassez. Ils ne voulurent pas neantmoins que ce corps fut enterré dans leur Cimetière, pour autant, disoient-ils, que nous n'avions rien donné, pour ses os, & qu'il faudrait qu'il eut part en l'autre vie, aux biens de leurs parens & amis deffuncts, s'il estoit enterré avec eux.
Nonobstant, les femmes & filles, firent les pleurs & lamentations accoustumez avec l'ordre du Médecin, qui luy-mesme s'estoit presenté pour faire son sabbat, & ses superstitions ordinaires envers ce pauvre garçon, mais nos Religieux ne luy voulurent pas permettre qu'il en approchast, car il n'avoit aucun remede naturel propre à la maladie, c'est pourquoy il fut renvoyé, & payé d'un grand mercy & puis à Dieu.
Je me suis informé d'eux, des principales plantes, & racines, desquelles ils se servent pour leurs maladies & blessures, mais entre toutes ils font principalement estat de celle appellée Oscar, les effects de laquelle font merveilleux & divins en la guerison des playes, ulceres, & blessures, aussi les Hurons en font une estime si grande que peu s'en faut qu'ils ne l'adorent, tant ils relevent & venerent ses vertus, & les bons effects qu'ils en reçoivent. Ils m'en donnerent un morceau, de la tige environ de la longueur du petit doigt, & gros un peu moins, je la consideray curieusement, & me sembla en tout approchant au fenouil, quoique ce soit une autre plante, & qui leur est rare, car on n'en trouve qu'en certains lieux.
Ils ont tout plein d'autres plantes, & racines de grande vertu, & mesme des arbres qui portent une escorce grandement excellente pour vomitif, & autres cures, mais je ne me fuis point informé des noms, ny de leurs principales proprietez, sinon de quelqu'unes qui me sont encores eschappées de la memoire, pour le peu d'expérience que j'ay aux choses de médecine.
Je croy que le Createur a donné aux Hurons le tabac ou petun, qu'ils appellent Hoüanhoüan, comme une manne necessaire pour ayder à palier leur miserable vie, car outre qu'elle leur est d'un goust excellentissime, elle leur amortit la faim & leur faict passer un long-temps sans avoir necessité de manger: & de plus elle les fortifie comme nous le vin, car quand ils se sentent foibles ils prennent un bout de petun, & les voyla gaillards. Elle a beaucoup d'autres vertus, qui nous sont icy incognues & non point à plusieurs Espagnols, qui la nomment pour cet effet l'herbe saincte, mais l'usage en est beaucoup meilleur & salubre aux Sauvages qu'à nous autres, à qui Dieu à donné en autre chose tout ce qui nous faict besoin, & conseillerois volontiers à tous les Gaulois de n'en user point, que par grande necessité, pour ce que le goust en est tellement charmant qu'en ayant pris l'usage, on ne s'en peut deffaire qu'avec grande difficulté dont j'en ay veu aucuns maudire l'heure de s'y estre jamais accoustumés.