Les Attiouindarons font des resurrections des morts, principalement des grands Capitaines & personnes signalées en valeur & merite, à ce que la mémoire des hommes illustres revive en quelque façon en autruy, par exemples de vertus semblables que doit donner celuy que l'assemblée subroge.
Or l'election se faist par les gens du conseil de la personne qu'ils croyent plus approcher en corpulence, aage, & valeur, de celuy qu'ils veulent ressusciter. Aprés quoy il se levent tout debouts excepté celuy qui doit estre ressuscité, auquel ils imposent le nom du deffunct, & baissans doucement la main jusque bien bas, feignent le relever de terre, voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre qui se leve debout, lequel (apres les grandes acclamations du peuple) reçoit les presents qu'on luy fait, & les complimens desquels il est honoré, puis festinent en sa consideration avec allegresse pour l'avoir retiré du tombeau; voyla comme les personnes bien meritées sont honorées chez les Gentils.
Il me reste à vous dire avant clore ce Chapitre, que si je n'ay point faict mention des Testamens, & dernieres volontez de nos Hurons, c'est pour n'estre pas en usage chez-eux ny necessaires, & que leur seule parole suffit sans autre escriture, car ils sont tellement bien unis, & si peu picquez d'avarice, que pour ce regard ils n'ont jamais de difficulté, mais ils ont ce malheur en eux de ne pardonner point à leurs ennemis en mourant comme font les bons Chrestiens, & en recommandent la vengeance à leurs enfans, comme David la punition à Semej, & comme les dernières paroles d'un pere sont celles que les enfans doivent inviolablement observer & garder en leur esprit, de là vient qu'ils ne pardonnent point aysement à quiconque a fait du desplaisir à leurs parens, plus portez en cela de mauvaise volonté que le bon Phocion General des Atheniens, lequel estant fait injustement mourir par ses concitoyens, quelqu'un des assistans luy ayant demandé s'il vouloit mander aucune chose à son fils Phocius: Ouy certes, dit-il, c'est qu'il ne cherche jamais à venger le tort que me font les Athéniens, ce qu'il dit non par un esprit de vanité, mais par devoir d'un homme de bien, & vrayement vertueux, il estoit d'ailleurs si attrempé, & d'un naturel si honneste qu'il se monstroit doux, gracieux, courtois, & humain à tout le monde, jusques à hanter privement avec ceux qui luy estoient adversaires, & les servir en leurs affaires s'ils venoient à tomber en quelque danger, & en quelque adversité, ce que je ne puis assez admirer, car nous voyons bien peu de Chrestiens avoir de semblables qualitez, sinon quelqu'uns, lesquels mourans laissent à leurs enfans un catalogue de bonnes instructions pour principal heritage, & souveraine richesse, laquelle la rouille ne peut endommager, ny les larrons l'emporter, mais qui est un prix si haut qu'elle nous peut eslever jusques à Dieu, le cognoistre, l'aymer, adorer, & jouyr de vous mesme, ô bon Jesus, qui est l'unique, & vray bien de tous les esleuz.
Mais pour ce que l'exemple des grands Princes est d'autant plus énergique & capable de nous esmouvoir, que leur condition a surpassé la nostre, je vous rapporteray icy les dernieres paroles du tres pieux Empereur Marc Aurelle à son fils Commode, son unique heritier à l'Empire, afin que si l'exemple des petits n'a eu assez de force sur vostre esprit; celle d'un grand Prince vous soit recommandable, & vous porte dans l'exercice de la vertu, autant courageusement qu'un autre grand Payen vous en donne l'exemple sans vous alléguer la vie de nos Saincts, & la parole de Dieu mesme qui nous enjoint la charité, la concorde & la paix avec nostre prochain. O Dieu que c'est une grande vertu du Ciel que de pardonner & faire bien à son ennemy, il ny a jeusne, austerité, ny aumosne qui luy soit comparable.
Ce bon Prince se tournant à son fils, apres une longue exhortation à la vertu, luy dit. Pour cette dernière heure, mon fils, je t'ay gardé le meilleur, le plus noble, & plus riche joyau que j'aye possedé en ma vie: & proteste aux Dieux immortels, que si ainsi comme ils me commandent mourir, ils me donnoient congé & licence de lire en la sepulture, je le commanderois enterrer avec moy. Tu sçauras, mon fils, qu'en l'an dixiesme de mon Empire, s'esleva une forte guerre contre les Parthes indomptez, où par malheur advint qu'il fut necessaire y aller en propre personne pour leur donner la bataille: laquelle gaignée, & toutes leurs terres, m'en revins par l'ancienne Thebes d'Egypte pour voir si je trouverois aucune antiquité de celles du temps passé. En la maison d'un Prestre Egyptien, trouvay une petite table que l'on pendoit à la porte de la maison de Roy, le jour que l'on le couronnoit Roy: & me dit ce pauvre Prestre, ce qui estoit en cette table avoit esté escrit par un Roy d'Egypte appellé Ptolomée Arsacide.
Je prie aux Dieux immortels, mon fils, que telles soyent tes oeuvres, comme les paroles de ce tableau le requierent. Comme Empereur je te laisse heritier de plusieurs Royaumes, & comme pere je te donne cette table de conseils que je te prie tousjours garder, & tenir en ta mémoire & entendement pour les mettre en pratique. Sois doncque cette cy ma dernière parole. C'est avec l'Empire que tu seras craint par tout le monde, mais avec les conseils de cette table tu seras aymé de tous, & vivras en homme de bien & Prince equitable.
Ce propos achevé, & la table baillée, l'Empereur tourna les yeux & perdit le sentiment, & par l'espace d'un quart-d'heure fut en tel travail, & de là à bien peu rendit l'esprit.
En icelle table, estoient certaines lettres Grecques, quasi par maniere de vers heroiques, qui veulent dire en nostre vulgaire:
Jamais je n'eslevay le riche tyran, ny hay le pauvre juste.
Jamais n'ay nié la justice au pauvre, pour estre pauvre, ny pardonné au riche pour estre riche.