De plus nos Peres insisterent que les meurtriers devoient estre representez, mais ne l'ayant pu obtenir sur l'excuse que les Sauvages faisoient de ne les cognoistre point. Ils leur demandèrent deux ostages pour asseurance qu'ils les representeroient venans à leur cognoissance, & en estant interpellé, ce qu'ils promirent faire, puis nous donnerent les deux ostages qui furent deux garçons, l'un nommé Nigamon, & l'autre Tebachi, assez mauvais garçon bien qu'il fust fils d'un bon pere, pour le premier il estoit assez bon enfant & se porta tousjours au bien. Nos Peres l'instruirent à la foy & aux lettres pendant tout un Hyver qu'il demeura avec nous, & à l'arrivée des Navires il eut esté bien ayse d'aller en France pour y vivre parmi les Chrestiens, mais ny luy ny eux ne le peurent obtenir des marchands, non plus que pour plusieurs autres; pour le second il s'enfuit aprés avoir esté quelque temps à l'habitation, dequoy on ne se mit guere en peine, aussi ny avoit il guere d'esperance de pouvoir faire d'un si mauvais garçon un bon Chrestien.
Les Navires qu'on attendait au Printemps arrivèrent fort tard particulierement le grand, dans lequel commandoit le sieur de Pont Gravé, le petit arriva assez favorablement, mais si peu muni de victuailles, qu'il n'en avoit quasi que pour son voyage, cependant on ne sçavoit plus que manger, tout le magasin estoit desgarni & n'y avoit plus de champignons par la campagne, ny de racines dans le jardin, on regardoit du costé de la mer & on ne voyoit rien arriver; la saison se passoit, & tous desesperoient du salut du sieur du Pont & d'estre secourus assez à temps. Les Religieux estoient assez empeschez de consoler les autres pendant qu'eux mesmes patissoient plus que tous. Leur recours principal estoit la saincte Oraison & aux larmes qui leur servoient en partie de pain, & taschoient de consoler les pauvres hyvernans en leur preschant la patience & d'esperer en Dieu qui n'abandonne jamais les siens au besoin, & comme le pere Paul leur eut recommandé de prier pour ledit sieur du Pont, pendant que lui mesme diroit la saincte Messe à son intention ils se prirent tous à plorer & se lamenter avec tant de vehemence qu'ayant flechi Dieu à exaucer leurs voeux, il leur fist la grace de voir peu de jours après ledit sieur du Pont avec le grand Navire qu'ils pensoient estre perdu, estre dans leur port asseuré, ce qui leur causa une joye telle que l'on peut penser.
Si jamais ils deussent louer Dieu ce fut lors, car le subject y estoit grand & puissant, comme des personnes secourues au temps qu'ils croioient tout perdu & les choses plus desesperées, les louanges qu'ils en rendirent à Dieu furent accompagnées, non plus de larmes de tristesses, mais de joye avec un tel excés qu'ils en estoient comme hors d'eux mesmes, donc la nature par ses deux passions fut quasi estouffée & comme n'ayant plus de sentiment. Le sieur du Pont entra dans la Chappelle avec les autres pour y rendre luy mesme ses voeux & accompagner leur devotion comme il fist avec un rare exemple, car comme ils avoient esté dans le hazard de mourir de faim, luy d'autre costé avoit pensé perir dans les eauës, & estre ensevely dans le ventre des poissons.
De ceste quantité de malades que la necessité avoit alité n'en mourut neantmoins aucun fors un huguenot Escossois, qui selon les apparences ne devoit pas si tost mourir, je croy que ce pauvre homme estoit heretique plustost par respect humain, & peur de desplaire à son maistre qu'autrement, puis qu'estant d'une religion si contraire à la nostre il desiroit neantmoins avoir le P. Paul à sa mort & non plustost comme si Dieu luy eut donné parolle & choix de l'heure de sa conversion, & en avoit fort enchargé la dame Hébert, laquelle ne voulant manquer à une oeuvre si charitable & qui concernoit la conversion & le salut d'une ame esgarée, en fist son devoir & pria le Pere de s'y trouver, ce qu'il fist à l'instant mesme, mais comme il pensa luy parler de son salut & de se remettre dans le giron de la S. Eglise par une vraye conversion à Dieu, il luy respondit d'une voix affreuse, souvent reiterée; mon Pere il est trop tard, il est trop tard, & n'en pû jamais tirer autre responce pendant trois quarts d'heure de temps qu'il demeura là auprés de luy & mourut ainsi desesperé de la misericorde de Dieu, rendant son ame miserable entre les mains de Sathan qui l'emporta au profond des enfers en punition de son ingratitude & pour avoir refusé la grace au temps que Dieu la luy presentoit. Pour nous apprendre à nous autres, de n'attendre point si tard nostre conversion & l'amendement de nostre vie, peur de ne pas trouver Dieu quand nous le chercherons, s'il ne nous a trouvé quand il nous a cherché.
Le sieur du Pont ayant mis ordre à tout ce qui estoit necessaire pour l'habitation & consolé un chacun de ses victuailles, il monta aux trois Rivieres pour la Traicte, où le P. Paul fist dresser une Chappelle avec des rameaux pour la saincte Messe qu'il y celebra tout le temps qu'on fut là. Il excita aussi Beauchesne & tous les autres François de faire les feux de la S. Pierre, & de tirer en l'honneur du Sainct tous les perriers de la barque. Le Borgne de l'Isle Capitaine Algoumequin y estoit present, mais comme on luy vint à dire de se retirer de derriere le perrier qu'on alloit tirer, il s'en scandaliza & n'en vouloit rien faire, disant que les vrais Capitaines n'avoient point de peur, mais on le contraignist pourtant de se retirer, qui fut bien à la bonne-heure pour luy et pour les François, car le perrier creva & jetta sa culasse par le mesme endroit d'où on l'avoit faict sortir, & s'il luy fust mesarrivé nonobstant l'advertissement qu'on luy avoit donné, ceux de sa nation l'eussent creu tué à dessein, & nous eussent faict la guerre unis avec sous les autres Sauvages, lesquels quoy que moins armez que les François estoient capables de nous troubler & venir à main armée-jusques à l'habitation, où on n'est pas si fort qu'on aye besoin d'ennemis plus forts que les mousquites & la faim.
La traicte estant finie, & les Sauvages partis, chacun rentra dans les barques qui se rendirent promptement à Kebec, où il fut jugé à propos & necessaire aux PP. Paul & Pacifique du Plessis, de faire un voyage en France dans les premiers Navires qui se mettroient sous voile, pour le bien du païs, ce qu'ils executèrent comme bons Religieux, la mesme année, & revindrent la suivante avec le père Guillaume Poulain, sans avoir pu gaigner sur l'esprit des marchands non plus que les autres Religieux precedens.
Du premier Jubilé gaigné en la nouvelle France. De la mort de Frere Pacifique, & du commencement de nostre Convent de sainct Charles en Canada, avec une lettre du P. Denis Jamet Commissaire traictant de nostre establissement.
CHAPITRE VI.
IL ne suffit pas au malade d'avoir une bonne medecine pour se faire quitte de son mal. Il la faut avaller si l'on en veut recevoir guerison. Dieu est mort pour tous, mais tous ne cooperent point à la grace, & par ainsi tous ne seront pas sauvez. Je m'esjouy maintenant en mes souffrances pour vous, & accomplis le reste des afflictions de Jesus-Christ, en ma chair pour son corps, qui est l'Eglise, disoit le le S. Apostre aux Coloss. I.