Je ne suis pas Payen & ne voudroit pas ensuivre les actions des Payens, mais je suis d'avec eux de ne faire de mal à aucune creature, sinon aux venimeuses & à celles qui nous attaquent, contre lesquelles il se faut deffendre, autrement il faut estre humain envers elles, pour s'accoustumer à l'estre envers les hommes, car qui ne se peut commander en une passion, s'emporte facilement en une autre.

Je me suis quelquefois rencontré avec un fort honneste homme Egyptien de nation & natif du grand Caire; & comme il est homme qui a grandement voyagé par toutes les terres du grand Seigneur, il m'a raconté diverses fois comme ceux de son païs prennent les Cocodrilles qui habitent le Nil, lesquels autrefois ils tenoient, pour des dieux ou pour monstrer la puissance des dieux à cause de leurs forces qui gist principalement à la queuë, laquelle ils adoroient, enfermée dans une cage de fer, & donnoient à manger à cet animal, comme à une beste divine & representant, ou estant la Déité mesme. Il y avoit mesme des particuliers qui en nourrissoient de jeunes dans leur maisons & leur donnoient toute liberté à ce qui n'en prit pas bien à un certain Egyptien, lequel en ayant eslevé une en son logis luy devora son fils & puis s'enfuit un jour que le pere estoit absent, tant il fait dangereux domestiquer un animal naturellement cruel & ennemy de l'homme.

Le chasseur armé d'un habit de maille de fer, qui luy couvre tout le corps, fait une fosse profonde & estroitte comme un petit puits, dans lequel il se met jusques au col environné de mousses & fueillages pour n'estre apperceu, puis il enferme sa teste dans l'escorce d'un gros fruict ressemblant au melon, que les Égyptiens sement en quantité par les champs, & dans ceste escorce il y fait deux trous comme un masque pour voir & n'estre veu, ayant au préalable attaché à un long chable, qui tient par un bout à un tour ou moulinet à bras, ne chaine de fer, au bout de laquelle est attaché à de gros harpons & crochets, quelque chien mort ou autre charogne qui sert d'amorce à l'animal.

Le cocodrille sortant de l'eau pour chercher sa nourriture, ne se donne pas garde du piège ny de l'homme caché, & rodant ça & là en rugissant, trouve en fin l'amorce qu'il avalle avidemment, puis se retire dans le Nil, pendant que le chasseur luy file sa corde, jusques au point qui le tient arresté au molinet, qui fait par ceste violence prendre ferme aux crampons & crochets avallez dans le corps de ceste beste. Cela estant fait le chasseur sort de sa fosse oste son melon, & crie par tout à l'ayde aux laboureurs des champs, qui vont à son secours & tournent tous ensemblement le moulinet, qui fait approcher la beste comme un cabestran les anchres de la mer, estant là traîné la gueule beante & eslevée, le chasseur luy saute sur le dos, & luy fait passer un fer par la gueule, comme un mors à cheval, qui luy revient prendre par derrière la teste où il est attaché avec des vis, & serré de si prés que l'animal ne peut offencer de sa dent, il n'y a plus que sa rude queue à craindre, de laquelle ils se donnent de garde, comme d'un dangereux coup, qui ne guerit point, car ceste rude peau est dure au possible. Et en ceste equipage le conduisent au grand Caire attaché à la queue d'un chameau, pour estre veu, ou pour estre vendu.

Pour le cheval marin, (desquels j'ay veu une furieuse teste) il gaste tous leurs bleds, & se prend de mesme que nous prenons icy les loups dans les louvieres, il apprehende tellement le feu, qu'à la seule veue d'iceluy, il s'enfuit comme fait aussi le Lyon, ainsi que j'ay veu quelque part, de ceux que les estrangers nous ameinent.

J'ay appris d'un Religieux nommé frere Ange Deluan pour lors nostre compagnon, qu'estant en terre saincte en l'an 1626 quelqu'uns de nos freres, desirans passer de l'Egypte, par les deserts pour la Palestine se servirent de l'occasion d'une Caravanne, qui alloit aux Saincts lieux. Mais comme ils furent un soir campez & assis auprés d'un bon feu, ils entendirent japper le Gati, qui leur fust un asseuré signal du voisinage de quelque Lyon, qui parut incontinent aprés & les regarda fixement un assez long-temps, assis sur son derrière sans ozer neantmoins les approcher, car les hommes s'estoient munis de leurs armes & chargé leurs arquebuzes, ce que voyant le petit compagnon tourne bride & le Lyon après sans qu'aucun tirast sur eux, pour nous apprendre que nous ne devons pas mespriser les petits & que si quelqu'un ne nous peut nuyre, il nous peut assister au besoin & empescher qu'on ne nous nuyse par leur advertissement.


Des oyseaux plus communs du Canada.

CHAPITRE II

AU commencement que les François allerent en Canada, ils y trouverent tant d'oyseaux de toutes especes, & si faciles à prendre, que celuy ne le croiroit qui ne l'auroit veu, ils les assommoient à coups de bastons sur les arbres, comme j'ay veu faire à des Sauvages dans les Isles de la mer douce au delà des Hurons, où nous estions cabanez pour la pesche; & les perdrix estoient si peu battues, qu'elles se laissoient mettre le lasset au col, attaché au bout d'une baguette. Quand on alloit giboyer le chasseur estoit asseuré de rapporter autant d'oyseaux qu'il en pourroit porter, car ils n'estoient pas encores faits à nos arquebuzes, comme ils sont à present que ces foudres les ont esclaircis & un peu advisés. Il y en reste tousjours neantmoins une si grande quantité en quelques Isles, qu'elle semble egaler le sable de terre, & qui servoient d'une douce manne aux Sauvages, s'ils avoient nos inventions & nos armes, mais ils ont peu d'industrie pour les attraper, & par ainsi en jouissent de peu & en nourrissent encore moins, car comme j'ay dit, ils n'ont d'animaux domestiques, que des chiens, & au plus quelques ours ou quelque aigles.