Il a double rang de dens fort aigues & dangereuses, d'abord ne voyans que ce long bec qui passoit au travers une fente de la cabane en dehors, je croyois que ce fust de quelque oyseau rare, ce qui me donna la curiosité de le voir de plus prés, mais je trouvay que c'estoit d'un poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au brochet: mais armé de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté, & difficile à percer.
Ce poisson a une industrie merveilleuse (à ce qu'on dit,) quand il veut prendre quelque oyseaux, il se tient dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives du lac, & met le bec hors de l'eau sans se bouger de façon que lorsque les oyseaux viennent se reposer sur le bec, pensant que ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, il les tire pat les pieds sous l'eau & les devore. Il ne fait pas seulement la guerre aux oyseaux, mais à tous les autres poissons qui ne luy peuvent resister. Les Sauvages font grand estat de la teste, & se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudainement à ce qu'ils disent.
Les castors nommez par les Montagnais Amiscou, & par nos Hurons Tfoutayé, sont la cause principale que plusieurs marchands François traversent ce grand Ocean, pour s'enrichir de leur despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, desquels ils apportent si grande quantité toutes les années, que je ne sçay comment on n'en voit la fin.
Ces animaux à ce que l'on tient, sont fort feconds, les femelles portent jusques à cinq & six petits chaque année: mais les Sauvages trouvans une cabane tuent tout, grands & petits, & masles & femelles: il y a danger qu'en fin il n'exterminent tout à fait l'espece en ces païs, comme il en est arrivé aux Hurons.
Cest animal est à peu prés gros comme un mouton tondu ou peu moins, & qui se peut apprivoiser, car nos Religieux de Kebec en avoient un qui les suivoit comme un petit chien & moy mesme en ay veu un autre pareil qu'on nourissoit de tendrons de Vigne. Il a le poil fort doux & le duvet plus que le velour, de couleur chastaignée, & y en a peu de bien noirs. Il a les pieds fort cours & fort propres pour nager, particulièrement ceux de derriere, car ils ont une peau continue entre les ongles, à la façon des oyseaux de rivieres, ou des loups marins; sa queuë n'a point de poil, ny d'escailles qui se puissent lever, elle est toute platte & faicte presque comme une sole sinon qu'elle est plus en ovale & n'a point de bouquet au bout, elles sont de diverses longueurs & grosseurs selon l'animal, je n'en ay point manié ny mangé, qui passent un pied, mais d'un manger fort bon & plus excellent que la chair du corps, qui est tenu pour amphitie, c'est à dire qu'on en peut manger en tout temps, quoy que j'en aye veu faire quelque difficulté en quelque lieu de nostre Europe, car un gentil-homme de ma cognoissance, en ayant tué un en caresme proche de Nancy, nous n'en mangeâmes que la queue & les pattes de derriere, qu'on tenoit pour poisson & le reste viande. Quant à la teste elle est courte & presque ronde, ayant en gueule sur le devant quatre grandes dents tranchantes comme rasoirs, sçavoir deux en haut & deux en bas, desquelles un certain pensa avoir le bras coupé, en en voulant prendre un qu'il avoit blessé à mort d'un coup d'arquebuse au bord de la riviere.
De ces dents il couppe aysement des petits arbres & des perches en plusieurs pieces, dont il bastit sa maison, & mesme à succession de temps, il en couppe parfois de bien gros, quand il s'y en trouve qui l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est fait de sorte (chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé avec du bois & de la terre, si bien liez & unis par ensemble qu'il n'y a mousquet qui la transperce à ce qu'on dit: il y a un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener le castor où il veut; puis une autre sortie par où il va à terre, & tromper le chasseur. Et en cela, comme en toute autre chose, & voit appertement reluire, la divine providence, qui donne jusqu'aux moindres, animaux de la terre, l'insctinct naturel, & le moyen de leur conservation.
Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent par troupes dans les forests sombres & espaisses s'estans assemblez ils vont coupper des rameaux d'arbres à belles dents, qui leur servent à cet effect de cognées & les traisnent jusques au lieu ou ils bastissent, & continuent de le faire jusqu'à ce qu'ils en ayent assez pour achever leur ouvrage.
Quelques uns tiennent que ces petits animaux ont une invention admirable à charier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur trouppe, qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse, & le faisant coucher sur son dos, vous disposent fort bien des rameaux entre ses jambes, puis le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, & continuent le mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu plusieurs de ces cabanes sur le bord de la grand riviere au pais des Algoumequins, mais elles me sembloient admirables & telles que la main de l'homme n'y pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un couvercle à lescive, & le dedans estoit departy en 2 ou 3 estages, l'estage d'embas est sur le bord de l'eau, celuy d'en haut est au dessus du fleuve, quand le froid a glacé les rivieres & les lacs, le castor se tient retiré en l'estage d'en haut, où il a faict sa provision de bois pour manger pendant l'Hyver, il ne laisse pas neantmoins de descendre de cest estage, en celuy d'embas, il se glisse sous les glaces, mais sa retraité plus ordinaire est en l'estage d'en haut, d'autant qu'il craint l'inondation & la pluye.
La chasse du castor se faict ordinairement en hyver, pour ce principallement qu'il se tient dans sa cabane, & que son poil tient en cette saison là & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans prendre le castor, ils occupent premierement tous les passages par où il se peut eschaper, puis percent la glace du lac gelé, l'endroit de la cabane, puis l'un d'eux met le bras dans le trou attendant sa venue, tandis qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur icelle pour l'estonner & faire retourner à son giste; lors il faut estre habile pour le prendre au colet, car si on le happe par quelque endroit où il puisse mordre, il fera une mauvaise blessure comme j'ay dit. Ils le prennent aussi à la rets & sous la glace par cest autre invention, on fend la glace en long, proche de la cabane du castor, on met par la fente un rets & du bois qui sert d'amorce, ce pauvre animal venant chercher à manger s'enlace dans ces filets faicts de bonne & forte ficelle double, & encor ne faut il pas tarder à les tirer, car ils seroient bien-tost en pièces; estant sorty de l'eau pat l'ouverture faite en la glace, ils l'assomment avec un gros baston.
Au Printemps le castor se prend à l'attrappe amorcée du bois dont il mange, les Sauvages sont très-bien entendus en ces attrappes, & nous en monstrerent de plusieurs sortes au païs des Hurons, pour diverses sortes d'animaux, dont j'admirois les inventions que nous n'avons pas icy, de l'une desquelles le P. Joseph se servit pour attraper deux renars qui glapissoient toutes les matinées & au soir és environs de nostre cabane, d'où ils ne pouvoient avoir rien à manger. Quelquefois les chiens rencontrant la castor hors la cabane d'où il sort souvent pour paitre ou pour s'aprovisionner, le poursuivent & le prennent aisement, car il ne peut courir viste & n'a de deffence que de sa dent.