De là nous allasmes prendre nostre giste en une ancre de terre, où desja estoient cabanez depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons, qui estoient là attendans compagnie, pour passer à la traite par le pays de Honqueronons; car ils n'y osoient passer seuls, pour ce que ce peuple est malicieux jusques là, que de ne laisser passer par leurs terres au temps de le traite, un ou deux canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, & passent tous à la fois, pour avoir leurs bleds & farines à meilleur prix, qui leur contraignent de traiter pour des pelleteries.
Le lendemain matin arriverent encor deux autres canots Hurons, qui cabanerent auprés de nous; mais pour cela personne n'osoit encore se hasarder de passer peur d'un affront. A la fin mes hommes qui n'estoient pas en resolution de faire là un si long sejour, me supplierent d'accepter la charge de Capitaine de leurs canots, & d'avouer pour miennes toutes leurs marchandises, bleds & farines, ce que je fis par charité, & pour leur conservation, car sans cette invention ils n'eussent pas ozé passer, & passants ils eussent peut-estre esté aussi mal traittez de ce peuple superbe, que deux autres canots Hurons, qui n'estoient point de nostre bande, & voulurent tenter la fortune, contre nostre advis, mais à leur despens, car leurs marchandises leur furent ostées, & en partie vollées, & le reste payé à vil prix.
Des Honqueronons ou Sauvages de l'Isle, & de leur humeur, & d'un lac couvert de papillons.
CHAPITRE VIII.
NOus partismes donc de cette ancre de terre, mais ayans à peine advancé une demie heure de chemin, nous apperceumes deux cabanes que nous creumes estre de l'Isle, dressées en un cul de sac, en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir de loing tous ceux qui entroienr dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent opinion que c'estoient sentinelles posées pour leur en empecher le passage, & qu'il estoit necessaire de les aller recognoistre, & sçavoir d'eux si c'estoit à nous à qui ils en vouloient, & là dessus me prierent de me cacher dans le canot, afin que n'estant apperceu d'eux, je peusse estre tesmoin auriculaire de leur discourtoisie & dispute, pour leur en faire aprés une reprimande, & qu'ils n'auroient garde car disoient-ils, s'ils vous appercevoient avant de nous parler, ils n'auroient garde de nous gourmander, & par ainsi vous seriez en doute de leur malice, & de nostre juste apprehension.
Nous approchames de ces deux cabanes en la posture qu'ils desirerent, & leur par lames un assez long-temps, mais ces pauvres gens ne songeoient à rien moins qu'à nous, & ne s'estoient là cabanez que pour la pesche, & la chasse, à quoy ils s'occupoient pour vivre, & par ainsi nous reprismes promptement nostre routte, & allames passer par un lac assez grand, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main gauche le droit chemin de Kebec, d'où on comptoit de là environ cent quatre vingts lieuës.
Je loue mon Dieu de toutes choses, & le prie que ma peine & mon travail luy soient agreables, mais il est vray que nous pensames perir ce jour là en deux tres-mauvais endroits proche la cheute du lac dans la riviere, où l'eau par ses soudains souslevemens, & ses ondes inopinées, nous penserent engloutir & coulera fond.
Ces perils passez, nous fusmes descendre dans un petit bois taillis, tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes nostre meilleur repas, & reprimes nouvelles forces pour passer jusques à nos Quieunontateronons, où nous arrivames ce jour là mesme, après avoir faict vingt lieues & plus de chemin.
Ce village estoit placé sur le bord de la riviere dans une belle pleine, d'où nous fumes apperceus à plus d'une lieuë du port, où presque tous les Sauvages se rendirent avec de grandes huées, & des bruits qui nous estourdissoient, car on n'entendoit par tout qu'une voix, ou par complimens, ou pour se mocquer nous, qui nous rengions à leur mercy, je croy neantmoins le premier par une raison qu'ils esperoient profiter de nos; vivres, car à mesme temps que nous eumes mis pied à terre, ils sauterent dans notre canot, & se saisirent de nos bleds, & farines pour les eschanger à leur devotion, contre des pelleteries qu'ils ont à foison, mais comme la charité bien ordonnée commence soy-mesme, sçachans que nos vivres nous faisoient besoin, j'y mis le hola, (car mes gens n'osoient dire mot,) & par ce moyen tout nous fut conservé, & porté au lieu que choisimes pour cabaner, un petit jet de pierre esloigné du village, pour eviter leurs trop fréquentes visites.