Ils me prierent de me resouvenir de mes promesses, & que puis que je ne pouvois estre diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans 10 ou 12 Lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de s'y rendre, pour me reconduire en leur païs, comme ils firent à la verité l'année d'aprés, ainsi qu'il me fut mandé par nos Religieux de Kebec, mais l'obedience de nos Supérieurs qui m'employoit à autre chose à Paris, ne me permit pas d'y retourner, comme l'eusse bien desiré & tenu à faveur singuliere, principalement pour baptizer mon grand oncle Auiondaon & beaucoup d'autres Sauvages Hurons, qui m'en avoient tant de fois supplié, lesquels je remettois de jour à autre pour les mieux sonder, ne pensant pas que nostre Seigneur me deut si tost tirer de là, & ramener en France.
Avant mon depart nous les conduisimes dans nostre Convent, leur fismes festin, d'une plaine chaudière de poix assaisonnée d'un peu de lard, & les caressames à nostre possible, dequoy ils se sentoient grandement honorez, mais bien davantage lors qu'aprés le repas nous leur donnames à chacun un petit present, & au Capitaine du canot un grand chat pour porter en son païs, present qui luy agréa tellement pour estre un animal incognu en tout le Canada, qu'il ne sçavoit assez nous en remercier à son gré, voyla comme les choses rares sont estimées par tout, encores qu'en soy, elles soient de peu de valeur.
Ce bon Capitaine estimoit en ce chat un esprit raisonnable, voyoit que l'appellant, il venoit & se jouoit à qui le caressoit, il conjectura de là qu'il entendoit parfaitement bien le François & comprenoit tout ce qu'on luy disoit, aprés avoir bien admiré cet animal, il nous pria de luy dire qu'il se laissast emporter en sa Province & qu'il l'aymeroit comme son fils. O Gabriel qu'il aura bien dequoy faire bonne chère chez moy, disoit le bon homme, tu dis qu'il aime fort les souris & nous en avons en quantité, qu'il vienne donc librement à nous, ce disant, il pensa embrasser ce chat que nous tenions auprès de nous, mais ce meschant animal qui ne se cognoissoit point en ses caresses, luy jetta aussitost les ongles & luy fist lascher prise plus viste qu'il ne l'avoit approché.
Ho,ho,ho, dit le bonhomme, est ce comme il en use ongaron, otiscohat, il est rude, il est meschant, parle à luy. A la fin l'ayant mis à toute peine dans une petite caisse d'escorce, il l'emporta entre ses bras dans son canot & luy donnoit à manger par un petit trou du pain qu'on luy avoit donné à nostre Convent, mais ce fust bien la pitié lors que luy pensant donner un peu de sagamité, il s'eschappa & prit l'essort sur un arbre d'où ils ne le purent jamais ravoir, & de le rappeler il n'y avoit personne à la maison, il n'entendoit point le Huron, ny les Hurons la maniere de le rappeller en François, & par ainsi ils furent contraints de luy tourner le dos & le laisser sur l'arbre bien marry d'avoir fait une telle perte & le chat bien en peine qui le nourriroit.
La naifveté de ce bon homme estoit encore considérable en ce qu'il croyoit le mesme entendement & la mesme raison estre au reste des animaux de l'habitation, comme au flux & reflus de la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre & avoir une ame capable du vouloir ou non vouloir, comme une personne raisonnable, & là dessus je brise par cest à Dieu que je fais à nostre pauvre Canada, lequel je ne quitte qu'avec un extreme regret & desplaisir de n'y avoir achevé le bien encommencé, & veu le Christianisme que j'avois esperé.
O mon Dieu! je vous recommande & remets entre les mains ce pauvre peuple que nous aviez commis. Vous ne m'avez pas jugé capable de vous y servir plus long-temps Seigneur, puis que si-tost m'en avez retiré, & avez commandé à l'Ange tutelaire du païs, de ne point debatre de mon retour avec celuy de la France, où il faut que l'accomplisse vos divines volontés. Ce n'est point à moy de penetrer dans vos secrets divins, mais d'admirer & adorer vostre divine providence & vos jugemens souverains. Au moins ô mon Dieu, ayez pour aggreable ma bonne volonté & l'affection que m'aviez donnée de vous servir en la conversion des Hurons & d'y endurer la mort mesme pour l'amour de vous si telle eut esté vostre divine volonté, puis que tout ce que je puis est d'advouer mon impuissance & mes demerites. Et me prosternant aux pieds de vostre divine Majesté, Vous supplier me donner vostre benediction avant que je m'embarque, avec celle de vostre Pere celeste & du S. Esprit, qui vit & regne au siecle des siecles Amen.
Nous primes congé de nos pauvres Freres & leur dimes à Dieu, non sans un extreme regret de nous separer, car la moisson qui se voyoit preste à cueillir avoit plustost besoin de nouveaux ouvriers, que d'en diminuer d'utils comme le P. Irenée, car pour moy je ne servois que de nombre.
Nous entrames dans nostre Chapelle pour offrir nos larmes & nos voeux à nostre Seigneur, puis d'un mesme pas ayans pris congé des François, & de mes pauvres Sauvages ausquels nous consignasmes ce peu de commoditez que nous envoyons au bon P Nicolas, nous nous embarquames le dit Père & moy pour Tadoussac, d'où nous partimes dans le grand Navire pour Gaspay, où nous sejournames quelque jours; pendant lesquels nous apprimes de quelque pescheurs de molues, que les Anglois nous attendoient à la manche, avec deux grands vaisseaux de guerre pour nous prendre au destroit.
C'estoit là une nouvelle mauvaise à gens mal armez, & encore moins hardis contre des Navires armez, nous qui n'estions que marchands. On tint conseil de guerre pour adviser à ce qu'on avoit à faire, & fut jugé expédient d'attendre l'escorte des trois autres Navires de la flotte qui se chargeoient de molues, avec lesquels nous fismes voile, & donnâmes en vain la chasse à un Pirate Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre, passant au travers de nostre armée.
A la verité la faute que fit nostre avant-garde, le corps d'armée, & l'arriere-garde à la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pas gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de là s'aller saisir des Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sçait quelle prouesse nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui nous estoit venu braver jusques chez nous.