Le lendemain à certaine heure du jour Mahican Atic Ouche fut au logis de la dame Hébert luy demander un morceau de pain, car il estoit grand amy de la maison, mais luy ayant esté respondu que celuy qui en avoit la charge estoit allé au Cap de tourmente & qu'il y en avoit pour lors fort peu à la maison, il creut entendant parler de celuy qui avoit la charge du pain que c'estoit le boulanger qui l'avoit offencé, & partant sans autrement s'informer de ce qui en pouvoit estre partit sur le soir bien tard pour l'aller trouver au cul de sac où il devoit coucher en la cabane du Chirurgien avec un pauvre manouvrier appellé du Moulin, lesquels ayans trouvé la cabane fermée, furent contraincts de coucher sous un arbre enveloppez dans leurs couvertures à cause du froid.
Estans tous deux bien endormis arriva le Sauvage Mahican Atic Ouche, avec ses armes la hache & l'espée à onde de laquelle il leur donna tant de coups au travers du corps, qu'ils resterent morts sur la place sans avoir pû se faire cognoistre, ce qui leur eu sauvé la vie, car ce n'estoit point à eux à qui on en vouloit, mais au boulenger de Kebec & au serviteur de maistre Robert & neantmoins le coup estoit donné dequoy le meurtrier mesme fut fort marry, mais trop tard, car Henry estoit l'un de ses meilleurs amys.
Ce mal-heur achevé, le mal-heureux barbare tout attristé vouloit couvrir son faict il prit les deux corps & les traisna le long de la prairie sur le bord de l'eau, afin que la marée venans elle les emportast puis se rembarqua dans son canot & se retira en sa cabane où il ne fut pas le bien venu pour n'avoir point apporté d'anguilles.
Le lendemain matin les deux François à qui le barbare en vouloit furent où les deux corps morts avoient esté meurtris, & trouvans la trace du sang jugèrent de ce qui estoit arrivé sans sçavoir encore comment, ils suivirent la piste & trouverent les deux cadavres sur le bord de l'eau d'où ils les retirèrent & les mirent en lieu de seureté hors du hazard de la marée & des flots, puis se rembarquerent dans leur canot pour l'habitation, où ils donnerent advis au sieur du Pont Gravé de ce funeste accident, qui à ceste occasion despecha une chalouppe au cul de sac pour en rapporter les deux corps ainsi miserablement tuez, puis en mesme temps envoya aux RR. PP. Jesuites & à nostre Convent advertir que l'on se donnast de garde des Sauvages & fist prier le P. Joseph particulièrement qu'il luy fist la faveur de le venir trouver pour adviser à ce qu'on auroit à faire.
La chalouppe arrivée avec les deux corps morts estonna fort tous les François, notamment la dame Hébert, laquelle se resouvenant du songe du pauvre deffunct Henry qui avoit esté son domestique s'en affligea fort, & disoit en se plaignant d'elle mesme; helas j'ay esté en cela bien miserable de n'avoir point creu à cest infortuné garçon, qui nous avoit par le ministere de son Ange, comme adverty de son desastre à venir, mais helas qui pourroit adjouster de foy aux songes & resveries, qui nous arrivent si souvent en dormant, sinon que l'on manquat de sagesse.
Les corps furent mis dans l'habitation & posez en lieu decent, tandis que tous les Capitaines Montagnais, qui estoienr là és environs de Kebec furent mandez par le sieur de Champlain de le venir trouver promptement, ce qu'ils firent avec la mesme diligence que le truchement Grec leur avoit enchargè, & du mesme pas le Sauvage Choumin avec son beau frere vindrent en nosftre Convent faisans les ignorans & les estonnez, mais bien davantage quand ils virent que l'entrée de la maison leur fust refusée par nostre F. Gervais qui en estoit le portier. Toutesfois non si rigoureusement qu'il ne mist Choumin au choix d'y entrer & non point à l'autre, s'il ne quittoit premièrement, ce qu'il avoit de caché dessous sa robbe.
Il y eut là un petit de contrastes, car les bonnes gens ne vouloent point advouer qu'ils eussent rien de caché, & le bon Frere perseveroit dans son soupçon que ce barbare avoit quelque chose sous la robbe qu'il tenoit serrée devant son estomach, à la fin il en tira une bayonnette, que quelque Rochelois luy avoient traictée, laquelle il donna audit Frère qui sur celle indice leur fist quelque reprimende de leur mauvaise volonté à l'endroit des François & de la mort des deux nouvellement tuez, ce qu'il disoit à dessein pour apprendre d'eux qui avoit esté les meurtriers & non pour aucune mauvaise oppinion, qu'il eut de ce Choumin qui nous estoit très bon amy.
Choumin neantmoins un peu picque au ieu ne se pû taire qu'il ne luy die: Frère Gervais je croy que tu n'a point d'esprit, pense tu que je sois si meschant de te vouloir du mal ny à aucun des François; je viens de l'habitation où j'ay veu les deux corps morts meurtris par les Hiroquois, & non par aucun de nostre Nation, car qu'elle apparence aprés tant de bien-faicts receus que nous soyons si miserables que de tuer de tes gens, tu sçay bien toy-mesme que je suis vostre amy & à tous tes frères, & que si j'ay deu vous rendre service je l'ay tousjours fait à mon possible & veux continuer jusques à la mort de vous aymer comme mes freres & mes enfans. Tu diras que tu a trouvé mon beau frere saisy d'un grand cousteau, mais sçache que ce n'est pas pour faire du desplaisir aux François, mais pour le deffendre des Hiroquois, dont on dit qu'il y a grand nombre dans les bois pour nous surprendre, comme ils ont fait ces deux François dequoy rendent tesmoignage nos Capitaines mandez à l'habitation par le sieur de Champlain.
Le Frere Gervais luy repliqua qu'il ne doutoit nullement de son amitié, mais qu'il ne pouvoit croire que ce fussent autres que Montagnais qui eussent faict le coup, & que s'il estoit brave homme il leur descouvriroit les meurtriers pour s'en donner de garde une autre fois, ce qu'il ne voulut faire niant tousjours, qu'il les cogneut, mais il asseura le Frere qu'il feroit son possible pour les descouvrir & ammener vif ou mort à Kebec pourveu qu'on luy rendit son grand cousteau, qui serviroit pour leur trencher la teste s'ils faisoient les retifs, le frère leur ayant rendu ils partirent pour l'habitation parler au Pere Joseph, auquel ils contèrent ce qui leur estoit arrivé depuis leur entre-veuë.
Les Capitaines Sauvages estans tous à Kebec, le sieur de Champlain les harangua & leur fist voir les corps & les playes de ces meurtres, où se recognut que l'espée dont on s'estoit servy estoit une espée ondée, qui fit croire à plusieurs particulierement à Choumin, qu'elle estoit d'un de leur Nation, ce que nioit absolument Mahican Atic Ouche, qui taschoit de se justifier & couvrir son forfaict par cette simple negative, mais il estoit des-ja tellement dans la mauvaise estime de tous les autres Capitaines de sa Nation, qui ne l'osoient neantmoins absolument condamner sans une plus grande cognoissance de cause, qu'ils deleguerent des personnes pour en faire les informations & poursuivre contre luy.