Au commencement du mois de Janvier Choumin avec un autre Sauvage vindrent à l'habitation, traiter quelques vivres pour leur aider à couler le temps jusques aux grandes neiges, & dirent qu'il y avoit vingt cinq, ou trente personnes, tant hommes femmes qu'enfans de leur compagnie au delà de la riviere en si grande necessité, qu'il y avoit dix à douze jours qu'ils n'avoient mangé, sinon des champignons qu'ils trouvoient à des, vieux hestres, dont ils se soustenoient.
Choumin ayant eu parole des sieurs de Champlain,& du Pont qu'ils les accommoderoient de quelques vivres à credit, il leur fit signe de passer la riviere, & se rendre vers Kebec s'ils pouvoient trouver passage entre les glaces, comme ils firent, non, sans courir de grandes risques de leur vie, mais comme de pauvres loups, la faim les faisoit sortir des bois, dont nous en eusmes huict qu'il nous fallut nourrir l'espace de huict jours, & puis se retirerent en leurs cabanes proches de l'habitation, qu'ils demeurerent jusques à la fin du mois de janvier, qu'ils s'en allerent chasser (la saison estant lors bonne) vers le lac de sainct Joseph, où ils firent bien leur profit aux despens des caribouts, eslans & autres bestes qui y sont à foison.
Ce lac de sainct Joseph de grande estendue, a esté ainsi nommé par les François, à cause que le Pere Joseph superieur de nostre maison y avoit passé partie d'un Hyver avec les Barbares, comme en un tres-bon endroit, tant pour la pesche que pour la chasse, comme j'ay dit, y ayant tout autour quantité de bestes fauves, & des castors en abondance, & d'où il n'y a de l'habitation que pour une journée de chemin en Hyver, & encore moins en esté, mais qui est de tres-difficile accés, à cause de quatorze sauts que l'on rencontre en chemin, où il faut tout porter, & le canot, & l'équipage plus de deux lieuës loin parmy les-bois.
Le jour pris que tous les Sauvages devoient partir pour leur retour parmy les bois, l'un d'entr'eux à ce député, le cria à pleine teste, par tour le quartier, disant: O hommes qui estes icy campez, on a jugé à propos que demain matin on decabanera pour un tel voyage, que tout le monde se tienne donc prest, car je m'en vay marquer le chemin, ce qu'il fit en donnant quelque coups de haches à certains arbres qui leur servirent de guide, dons j'admire l'invention, mais bien davantage quand sans ces marques il passent de droite ligne, jusques à plusieurs lieuë, trouver un nid d'oyseau, je dis un petit nid d'oyseau, un morceau d'eslan caché dessous la neige, ou un chute qui ne paroist qu'à trois pas de vous.
C'est icy ou les plus entendus Astrologues & Mathematiciens Europeans perdroient leur theorie, & leur beau discours, devant un peuple qui ne sçait les choses que par la pratique, & non des livres, j'ay veu des personnes que pour avoir leu de ces livres, se croyoient fort habiles gens, lesquels: venant à l'expérience se trouvoient fort ignorans devant des Mariniers mesmes, qui sçavoient à peine lire. La théorie de nos Doctes est bien necessaire, mais la pratique de nos Barbares vaut encor mieux, à laquelle je me fierois plustost qu'à l'autre.
Tout le camp estant levé, & les cabanes ruinées, ce qui se fait en fort peu de temps, le bagage fut disposé arrangé, & accommodé sur les traisnes, qui sont leur chariots de bagages, dont les unes sont longues de plus de dix pieds, & les autres moins, larges seulement d'un pied ou peu plus, à cause de beaucoup d'arbres, & de lieux fort estroits, où il leur convient souvent passer. Les femmes, & les filles qui en sont les chevaux, & les mulets, se mirent sous le joug passans une corde sur leur front qui tenoit au chariot, & avec cet ordre se mirent en chemin dés lendemain matin, pour passer les premières (avant le gros de l'armée) devant nostre maison, où elles esperoient recevoir une ample charité qu'on leur fit le mieux que l'on peut, car elles sstoient toutes si maigres & deffaictes, aussi bien que les hommes qui vindrent après, qu'elles faisoient horreur & pitié.
Neantmoins avec toutes ces peines, ces souffrances,& ces travaux, elles estoient toutes si gayes & contentes qu'elles ne faisoient que rire & chanter en chemin, ce qui faisoit estonner nos Frères qui leur portoient une sainte envie, de pouvoir estre patiens comme elles, parmy de si cruelles necessitez qu'elles devoroient avec un courage viril, en ce faisant violence, car elles ne sont point insensibles.
C'est une leçon louable que les Sauvages nous donnoient demeurans avec eux, de ne nous attrister point pour chose qui nous arivat. Si tu t'attriste, disoient-ils un jour au Pere le Jeune, tu seras encore plus malade, si ta maladie augmente tu mouras, considere que voicy un beau pays, ayme le, si tu l'aymes tu t'y plairas, si tu t'y plais tu t'y resjouyras, si tu t'y resjouys, tu guariras, & par ainsi tu vivras contant, & ne mourras point miserable.
Histoire plaisante d'un Sauvage qui mangea la menestre d'une chienne, qui luy eut par aprés tousjours hayne, & de trois filles Sauvages qui furent données au sieur de Champlain, pour estre instruites en la foy, & és bonnes moeurs.