Apres avoir faict ce malheureux eschet ils s'en retournerent à Tadoussac avec tout leur butin, & de là avec leurs cinq vaisseaux, & une barque, au devanr de la flotte Françoise qu'ils attaquerent, & battirent si vivement, qu'ils s'en rendirent les maistres, comme je diray plus amplement cy aprés.

La victoire obtenue, & tous les Navires rendus par composition. Entre les choses plus precieuses de leur pillage, ils firent particulièrement estat du petit Huron nommé Louys de saincte Foy, qu'ils croyoient estre le fils du Roy de Canada, & en cette qualité le trainerent & habillerent tousjours fort magnifiquement & splendidement, pensans en recevoir de grandes gratifications & recognoissances de la part du Roy son pere, mais ils furent bien estonnez qu'ayans subjugué le pays, & demandé à voir ce beau Roy pretendu, qui par un bon-heur estoit descendu à la traite cette année là, il ne leur fut monstré qu'un pauvre homme à demy nud, & tout mourant de faim, qui leur demanda à manger, & à voir son fils.

A la verité cela les fascha fort, de s'estre ainsi mespris, & que ce faux bruit de Royauté leur eut causé tant de despence, mais pourquoy simples qu'ils estoient, croyoient ils des diademes, où il n'y avoit qu'une extreme pauvreté, la faute en estoit leur, car ils ne devoient croire si de leger au rapport de quelques mattelots qui se gaussent là aussi-bien qu'icy, d'autant plus plaisamment que l'oisiveté y est plus en règne. Le Capitaine Thomas vice-Admiral, luy vouloit oster tous ses habis & rendre à son pere, habillé en Sauvage, mais quelqu'uns de ses amis luy conseillerent de le laisser honnestement couvers, afin d'encourager les autres enfans Hurons de bien esperer des Anglois, & de venir librement à eux & laisser là les François.

Il luy laissa donc un habit de crezé d'Angleterre enrichi d'un gallon d'argent dentelé, & en cest estat le rendit à son pere, luy promettant d'ailleurs, que si l'année prochaine il leur amenoit force Hurons, à la traicte ils luy rendroient les autres habis, qui estoient les uns d'escarlate & du drap du seau, chamarez de passemens d'argent, & d'autres de drap d'Angleterre minime en broderie d'argent, & les manteaux de mesmes.

Or le sieur de Champlain ayant esté ainsi amplement informé du desastre arrivé au Cap de tourmente, craignant qu'il luy en arriva de mesme à Kebec, mist ordre par tout pour la deffence de la place. Ce qu'ayant fait on vit arriver une chalouppe de prisonniers François entre lesquels estoient Piver, sa femme & sa niepce, avec quelques Basques, chargez d'un mot de lettre au sieur de Champlain de la part de Kerque Admiral de la flotte Angloise, qui le sommoit de luy rendre la place & luy envoyer ses articles pour la composition qu'il luy offroient assez honnorables, veu la necessitê où ils estoient de vivres & de munitions. Coppie de laquelle lettre j'ay icy inserée avec la responce du sieur de Champlain qu'il luy enuoya par les mesmes messagers Basques dés le lendemain matin.

MESSIEURS, je vous advise comme j'ay obtenu commission du Roy de la grande Bretagne, mon très honnoré Seigneur & Majesté, de prendre possessîon de ces païs, sçavoir Canada & l'Acadie, & pour cet effect nous sommes partis dix-huict Navires, dont chacun a pris la route selon l'ordre de sa Majesté, pour moy je me suis des-ja saisi de la maison de Miscou, & de toutes les places & chalouppes de ceste coste, comme aussi de celles d'icy à Tadoussac où je suis à present à l'ancre, vous serez aussi advertis comme entre les Navires que j'ay pris, il y en a un appartenant à la nouvelle compagnie qui vous venoit treuver avec vivres & rafraichissemens, & quelques marchandises pour la traicte, dans lequel commande un nommé Norot: le sieur de la Tour estoit aussi dedans, qui vous venoit treuver, lequel j'ay abordé de mon Navire: je m'estois preparé pour vous aller treuver, mais j'ay treuvé meilleur seulement d'envoyer une patache & deux chalouppes pour destruire & se saisir du bestial qui est au Cap de Tourmente, car je sçay que quand vous serez incommodé de vivres, j'obtiendray plus facillement ce que je desire, qui est d'avoir l'habitation: & pour empescher que nul Navire revienne je resous de demeurer icy jusqu'à ce que la saison soit passée, afin que nul Navire ne vienne pour vous avictuailler: c'est pourquoy voyez ce que désirez faire, si me desirez rendre l'habitation ou non, car Dieu aydant tost ou tard il faut que je l'aye, je desirerois, pour vous, que ce fust plustost de courtoisie que de force, à celle fin d'esviter le sang qui pourra estre respandu des deux costez, & la rendant de courtoisie vous vous pouvez asseurer de toute sorte de contentement, tant pour vos personnes, que pour vos biens, lesquels sur la foy que je pretends en Paradis, je conserveray comme les miens propres, sans qu'il vous en soit diminué la moindre partie, du monde. Ces Basques, que je vous envoye sont des hommes des Navires que j'ay pris; lesquels vous pourront dire comme les affaires de la France & l'Angleterre vont, & mesme comme toutes les affaires se passent en France touchant la compagnie nouvelle, de ces pais, mandez moy ce que desirés faire, & si desirés traicter avec moy pour cette affaire, envoyés moy un homme pour cet effet, lequel je vous asseure de cherir comme moy-mesme avec toute sorte de contentement, & d'octroyer toutes demandes raisonnables que desirée, vous resoudant à me rendre l'habitation. Attendant vostre responce & vous resoudant de faire ce que dessus, je demeureray, Messieurs, & plus bas vostre affecttionné serviteur, David Quer, du bord de la Vicaille, ce 18 Juillet 1628, stille vieux, ce 8 de Juillet stille nouveau. Et dessus la missive estoit escrit, à Monsieur de Champlain, commendant à Kebec.

La lecture faicte par les sieurs de Champlain, & du Pont son Lieutenant en la presence de tous les principaux de l'habitation, il fut conclus aprés un long conseil, de luy envoyer la responce suivante toute pleine d'honnesteté, & de bon sentiment.

MONSIEUR, nous ne doutons point des commissions qu'avez obtenues du Roy de la grande Bretagne, les grands Princes font tousjours esleclion des braves & genereux courages, au nombre desquels il a esleu vostre personne, pour s'aquiter de la charge en laquelle il vous a commise pour executer ses commandemens, nous faisant cette faveur que de nous les particulariser entre autre celle de la prise de Norot & du sieur de la Tour qui apportait nos commoditez, la verité est que plus il y a de vivres en une place de guerre, mieux elle se maintient contre les orages du temps, mais aussi ne laisse de se maintenir avec la médiocrité quand l'ordre y est maintenu. C'est pourquoy ayant encore des grands bleds d'Inde, poix, febves, sans ce que le païs fournist, dont les soldats de ce lieu se passent aussi bien que s'ils avoient les meilleures farines du monde, & sçachant très bien que rendre un fort & habitation en l'estat que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paroistre hommes devant nostre Roy, que nous ne fussions reprehensibles, & meriter un chastiment rigoureux devant Dieu & les hommes, la mort combattans nous sera honorable, c'est pourquoy que je sçay que vous estimerez plus nostre courage en attendant de pied ferme vostre personne avec vos forces, que laschement nous abandonnions une chose qui nous est si chere, sans premier voir l'essay de vos canons, approches, retranchemens, & batterie, contre une place que je m'asseure que la voyant & recognoissant vous ne la jugerez de si facile accez comme l'on vous auroit peu donner à entendre, ny des personnes lasches de courage à la maintenir, qui ont esprouvé en plusieurs lieux les hazards de la fortune, que si elle nous est favorable vous aurez plus de sujet en nous vainquant, de nous departir les offres de vostre courtoisie, que si nous vous rendions possesseurs d'une chose qui nous est si recommandée par toute sorte de devoir que l'on sçauroit s'imaginer. Pour ce qui est de l'exécution du Cap de Tourmente, bruslement de bestial, c'est une petite chaumière avec quatre à cinq personnes qui estoient pour la garde d'iceluy, qui ont esté pris sans verd par le moyen des Sauvages, ce sont bestes mortes, qui ne diminuent en rien de ce qui est de nostre vie, que si vous fussiez venu un jour plus tard il n'y avoit rien à faire pour vous, que nous attendons d'heure à autre pour vous recevoir, & empescher si nous pouvons, les prétentions qu'avez eu sur ces lieux hors desquels je demeureray Monsieur, &, plus bas, vostre affectionné serviteur Champlain, & dessus, à Monsieur, Monsieur le General Quer, des vaisseaux Anglois.

La responce ayant esté donnée aux Basques, ils s'en retournèrent dés le lendemain matin comme j'ay dit, & navigerent pour Tadoussac où estans arrivez ils la presenterent au General Quer, lequel aprés s'estre informé en particulier de leur negociation, il fit assembler tous ceux de ses vaisseaux, & notamment les Chefs ausquels il leut la lettre que nous leur laisserons consulter à loisir pour rapporter icy quelque petite particularité necessaire au sujet, car comme dit le sieur de Champlain, ils furent trompez par la divine permision en ce qu'ils crurent l'habitation mieux garnie qu'elle n'estoit, où pour tout vivre chaque homme estoit réduit à sept onces de poix par jour.