Le sieur de Champlain ayant esté acertené de la resolution des Anglois se retira au fort, où il dressa des articles de capitulation que je n'ay pas jugé necessaire d'inserer icy, ny celles que le sieur Quer luy accorda, sinon que quelqu'unes ont esté trouvées mauvaises & de dure digestion par les soldats & hyvernants, particulièrement celle où il est dit: pour les soldats & autres personnes; il leur sera donné chacun vingt escus, & n'emporteront aucune chose ny armes ny bagages, & neantmoins il y en avoit qui avoient pour plus de 7 à 800 francs de marchandises, particulierement ceux qui estoient revenus des Hurons, c'est ce qui les fachoit fort & firent prier le sieur de Champlain par un nommé le Grec truchement de ne point rendre la place & qu'ils estoient tous délibérez de se battre jusques à la mort, & de faire voir aux Anglois que s'ils estoient diminuez de graisse qu'ils ne l'estoient de force ny de courage par le moyen duquel ils esperoient les chasser & deffaire, car quelle apparence disoient ils d'abandonner ainsi laschement cette place sans coup ferir & laisser aux Anglois toutes nos marchandises & nos armes pour vingt escus, c'est ce que nous ne pouvons pas digerer.
Ils en vindrent mesme jusques aux reproches, disans au sieur de Champlain qu'il ne devoit pas craindre de mourir ou d'estre faict prisonnier, ny de perdre en resistant, les mille livres de recompence & tout son équipage que les Anglois luy promettoient en se rendant, puis qu'il y avoit moyen de resister pour quelque temps en attendant secours qui n'estoit pas peut estre loin.
Ces paroles comme de raison piquerent au vif le sieur de Champlain, qui dit au Grec qu'il estoit un mal advisé & ses compagnons malsages, car comment veux-tu (dit-il) que nous resistions, n'ayans ny vivres, ny munitions, ny aucune apparence de secours, estes vous lassés de vivre ou bien furibonds voulez vous que vostre temerité l'emporte ou que la sagesse aye quelque credit sur vostre esprit, vous croyez le dernier, obeissez donc à ceux, qui désirent vostre bien & ne font rien sans prudence.
Il est vray que l'on estoit tres-mal pourvueu de toutes choses necessaires à l'habitation, mais l'ennemy estoit bien foible aussi, car le Pere Joseph ayant bien consideré tout leur equipage, il n'estoient plus de plus de deux cens soldats & la pluspart mal autrus, coquins, & gens qui n'avoient jamais porté les armes qui se fussent fait tuer comme canars, ou eussent bien-tost pris la fuite, ainsi se le promettaient nos gens.
Le temps mesme se rendoit favorable à leur bonne volonté, car la marée baissoit, il faisoit un grand vent de Surouest, & les ancres chassoient toujours du costé de la France, tellement qu'il ne se trouvoit aucune asseurance ny pour les Navires ny pour les barques.
Nonobstant le sieur de Champlain trouva plus expedient de se rendre sans se battre que de se mettre dans le hazard de perdre la vie ou d'estre fait prisonnier en deffendant une meschante place: il envoya donc dire aux Anglois qu'ils se donnaient la patience jusques au lendemain matin qu'il les iroit trouver, à condition qu'ils ne feroient aucune descente de nuict.
De la prise de Kebec par les Anglois. Du retour de nos Freres, des RR. PP. Jesuites & de tous les hyvernans en France & de deux filles Canadiennes qu'on ne voulut embarquer.
CHAPITRE XIII.
LE matin venu qui estoit le Vendredy 20 de Juillet environ les neuf heures le sieur de Champlain alla dans le petit Navire des Anglois, où le Capitaine Louys luy fist voir la commission qu'il avoit du Roy d'Angleterre de s'emparer du païs, puis les articles de la capitulation ayant este signés de part & d'autre, ils mirent pied à terre avec une partie de la flotte, qui furent conduits par ledit Champlain dans l'habitation, de laquelle il les mist en possession & de là les mena au fort qu'il leur rendit de mesme.