Je loue Dieu, qu'ayant pitié de ma foiblesse, il me fist grace d'estre fort peu esmeu pour le danger present, & eminent, ny pour tous autres que nous avons eu pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensée (me confiant en sa divine misericorde) que deussions perir, autrement il y avoit grandement à craindre pour moy, puis que les plus expérimentez Pilotes & Mariniers n'estoient pas sans crainte & apprehension, un desquels indigné du peu de peur que je tesmoignois pendant une furieuse tourmente de huict jours, me dit un peu en cholere qu'il doutoit que je fusse Chrestien de n'aprehender pas en des périls & dangers si eminens; je luy respondis que nous estions entre les mains de Dieu, qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, que je m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre Seigneur au païs des Sauvages, d'y endurer mesme le martyre si telle estoit sa saincte volonté que si sa divine misericorde vouloit que je perisse en chemin je ne m'en devois point affliger, que d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas un bon signe: mais qu'un chacun devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & aprés faire ce qu'on pourroit pour se delivrer du naufrage, puis laisser le reste du soing à Dieu.

Aprés estre delivré du péril de la mort & de la perte du Navire qu'on croyoit innevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivames d'assez bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel de Mareine. Nous nous desbarquames & n'estans qu'à deux bonnes lieuës de Brouage nous y allames passer quelque jours de repos, avec nos frères de la Province de la Conception, qui y ont estably un Convent, lesquels nous y receurent & accommoderent avec beaucoup de charité.

Nostre Navire estant chargé, & prest de se remettre sous voile, nous retournames nous rembarquer avec un nouveau Pilote de Mareine qui devoit nous reconduire au port de la Rochelle, mais Dieu adorable en ses jugemens, permit que ce Pilote nous pensa encor eschouer, ce qu'indubitablement auroit esté sans le grand jour qui fist voir le fond de l'eau, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle enflé, il s'estimoit le plus habile Pilote de cette mer, aussi estoit il de la pretendue Religion, & des plus opiniastres, ainsi qu'estoit le premier qui nous avoit eschoué, quoy que plus retenu & modeste.

Vers la Rochelle il se voit grande quantité de Marsoins, desquels nos Mattelots ne firent point estat, comme de ceux qui se prennent en pleine mer. Ils pescherent forces seiches lesquelles accommodées sembloient des blancs d'oeufs durs fricassez, ils prindrent aussi des Grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traîner aprés les galleries du Navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, lesquels nous servoient à faire du potage.

L'on dit que ce poison est appellé Grondin d'autant qu'estant hors de la mer il ne cesse de gronder comme un petit pourceau, contre l'ordinaire des poissons qui ne crient jamais, mais à cause de mon mal de mer qui me donnoit peu de relasche je n'y prins point garde, ny à beaucoup d'autres choses qu'en autre saison j'eusse curieusement observées.

Ce poisson n'estoit point trop à mon goust à cause de mon degoust, mais beaucoup moins la disourtoisie d'un Chirurgien huguenot qui seul avoit le soin de nous assister, car nous n'en pouvions tirer une seule bonne parole, non pas mesme ceux de sa prétendue religion, qui ne pouvoient approuver sa mauvaise, dereglée & mélancolique humeur, qui domine d'ordinaire en ceux qui ont l'ame assise en mauvais lieu.

Passant devant la Rochelle on renvoya le nouveau Pilote qui nous avoit ramené de Brouages, on remplit nos bariques d'eau douce dans l'Isle de Rez, puis ayant mis les voiles au vent & le cap à la route de Canada, nous cinglâmes par la Manche en haute mer à la garde du bon Dieu & à la mercy des vents qui nous furent favorables et discourtois selon leur inconstance.


Des larrons & pirates. D'un Mattelot tué par accident. Tourmente fort grande. Prise d'un Navire Anglois. Des Baleines & du poisson appelle Dorade beau par excellence.

CHAPITRE II.