On me pourra dire que je devois avoir emprunté une plume meilleure que la mienne pour polir mes escrits, & les rendre recommandables, mais c'est dequoy je me soucie le moins, & vous asseure que quand bien je l'aurois pu faire je ne l'aurois pas fait, car il n'est pas raisonnable qu'un pauvre frere mineur comme moy, se pare des riches thresors de l'éloquence d'autruy, & puis je n'ay pas entrepris de contenter les amateurs de beaux discours, mais d'édifier les bonnes ames qui verront en cette Histoire une grande exemple de patience & modestie en nos Sauvages, un coeur vrayement noble, & une paix & union admirable, car que servent tant de mots nouveaux & inventez à plaisir sinon pour vuider l'ame de la devotion & la remplir de vanité. Il n'y a pas jusques à de certaines devotes & petites servantes de Jesus-Christ, qui veulent pindariser & faire les sçavantes en matière de bien dire. Il vaudrait bien mieux, disoit saincte Therese, qu'elles usassent du langage des hermites, sceussent peu parler & bien operer, que de s'amuser à ces cajoleries, ou discours affectez.
On demanda un jour à Démosthenes par quel moyen il estoit plus excellent que les autres en l'art de bien parler, il respondit en consommant, plus d'huyle que de vin. Je pourrois rendre la mesme responce à ceux qui m'interrogeroient du moyen d'avoir pu travailler à mon Histoire, estant si occupé d'ailleurs en d'autres commissions. Que la lampe m'a servy de Soleil, & qu'à peine ses rayons m'ont ils veu composer mes escrits qui portent le pardon de mes fautes s'il s'en trouve dans le corps de ce Livre, car il est bien difficile qu'ayant l'esprit partagé en tant d'endroits & preocupé de tant de differentes affaires il ne s'y soit glissé quelques redites ou trop de sentences & d'exemples, qui portent la rougeur au front de ceux qui se qualifient du nom de Chrestiens, & vivent presque en payens. Tout le monde abonde en son sens & en ses sentimens, quelqu'un me dira que j'ay plustost allégué les sentences des sages payens que non pas des vertueux Chrestiens, je l'ay fait pour ce qu'elles me sembloient plus à nostre confusion, car quand je considere la vie & moeurs d'un Phocion ou d'un Socrates, où les riches documens d'un Marc Aurelle, & d'un Seneque Payens, je suis plus esmeu pour la vertu que non pas par la consideration d'un sainct Jean Baptiste où les belles sentences de quelque autre Sainct qui n'ayent point eu de vices. De mesme je reste plus confus en la pensée de la vie d'une saincte femme que d'un sainct homme, à raison de la fragilité du sexe féminin, qui me donne quelque esperance de pouvoir parvenir à la vertu, l'homme ayant naturellement plus de courage, & la femme moins de resolution.
Mon intention a tousjours esté bonne, & ne voudrois pour rien avoir offencé qui que ce soit, car pour la reprehension que je fais aux vices, personne ne s'en peut offencer que les vicieux mesmes desquels je ne dois pas craindre le mespris, n'y appeler les louanges. Si j'ay parlé advantageusement pour mes Sauvages contre ceux qui negligeoient leur conversion, ç'a esté par devoir, & non pour interest que de celuy de mon Dieu. J'ay blasmé le peu de soin qu'on a eu du pays, & je les ay deu faire pour la mesme intention, & faire veoir les choses comme elles se sont passées pour y apporter les remedes, car ça esté une chose bien déplorable que quelques Marchands des Compagnies anciennes, avant cette nouvelle, qui a pris tout un autre esprit y ayent apporté si peu de soin, & plustost nuits que favorisez nos pieux desseins de les convertir, rendre sedentaires, & peupler le païs.
Je remonstre avec raison combien il seroit necessaire pour le bien du public d'imiter en quelque chose les loix Chinoises, & regler les pauvres & vagabonds, non contre la charité que je dois aux vrais pauvres & membres de Jesus-Christ, mais pour remédier aux abus qui se glissent sous ce nom de pauvres; car en verité il se trouve en beaucoup de choses de la tromperie, qui seroit besoin de cognoistre pour le soulagement des vrays pauvres, & corriger les abus.
Je fais mention des trois Ordres establis par sainct François, non pour en relever le lustre; car il parle assez de soy-mesme, mais pour nostre repos & contenter ceux qui en desirent sçavoir les distinctions j'avois aussi dessein d'inserer en ce volume plusieurs pièces importantes touchant nostre establissement & mission és terres du Canada avec nos Dictionaires & phrases de parler és langues Canadoise, Algoumequine, & Huronne; mais l'ayant veu grossir suffisamment sous ma plume, j'ay creu avec le conseil de nos amis qu'il valloit mieux laisser toutes ces pièces & ces Dictionnaires pour un autre Tome à part, que de grossir trop inconsiderement ce livre, autrement il m'eust fallu contre le sentiment de plusieurs retrancher de mon livre de belles authoritez, lesquelles si elles ne plaisent aux uns, pourront contenter les autres, car il y a des esprits qui se delectent au meslange, & en la diversité, principalement les simples pour lesquels j'escris, & non pour les doctes qui n'ay dequoy leur satisfaire.
Voyla, amy Lecteur, mon petit labeur, l'Histoire du Canada que je vous prie d'aggréer & prendre en bonne part: Si elle ne mérite vostre entretient, qu'elle aye part à vostre amitié qui la deffendra contre tous ses envieux. La bonne vesve au temple ne fut pas mesprisée pour son petit denier, je n'ay pû faire mieux, où il m'eust fallu du temps pour r'appeller mon esprit, & mes pensées souvent esloignées du cours de ma plume, & embarassées aux devoirs de l'obeïssance que j'ay tousjours preferés à mes propres interests, pourveu que Dieu soit loué, & mes pauvres Canadiens assistez, c'est tout ce que je demande, & puis souhaiter avec vos bonnes prières, lesquelles j'implore à ce que Dieu me fasse la grâce de pratiquer pour son amour les mesmes vertus que les barbares exercent pour l'amour d'eux mesmes, & qu'à la fin je vous puisse voir dans le Paradis, où nous conduise le Pere, le Fils, & le sainct Esprit, Amen.
Approbation des Docteurs.
Ous soubsignez Docteurs en Theologie de la Faculté de Paris, certifions avoir leu le livre intitulé, Histoire de Canada, Composé par le Frere Gabriel, de l'Ordre des Recollects, auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la Foy Catholique, Apostolique & Romaine, ny aux bonnes moeurs, en foy dequoy nous avons signé le present tesmoignage, ce unziesme Juillet mil six cent trente-six.