Dans ce village des Ebicerinys, je perdis tous les mémoires que j'avois dressés, des païs & chemins que j'avois observés depuis nostre embarquement de Dieppe, & ne m'en apperceus qu'à la rencontre de deux Canots Sauvages, de la nation de bois, nation fort esloignée & avant dans les terres vers la mer du Su, à mon advis, ils sont dépendans des cheveux relevez & comme une mesme nation, aussi sont ils nuds entre les hommes, comme l'enfant sortant du ventre de sa mere, dequoy mes Hurons sembloient avoir horreur, bien qu'ils ne fussent gueres plus honnestes eux mesmes, car dans nostre Canot ils ne faisoient non plus difficulté de se tenir nuds, & pour chose que je leur en die, ils me respondoient, que c'estoit pour leur commodité, & pour n'estre embarassés de rien en nageant non pas mesme de leur brayer.
Ces gens de bois, avoient à leur col de petites fraizes de plumes blanches, & leurs cheveux accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint par tout de diverses couleurs en huyle fort joliement, les uns l'avoient d'un costé tout vert & de l'autre rouge, autres sembloient avoir tout le visage couvert de passemens naturels parfaictement bien faicts, & autres tout autrement, car chacun a liberté de s'accommoder comme il veut, & de suivre la mode aussi folle & de moindre coutange que celle d'icy. Mes Hurons se fardoient aussi le jour, qu'ils devoient arriver en quelque nation, mais ils y estoient un peu grossiers, & n'avoient pas ceste gentillesse ny l'invention de plusieurs petites jolivetez, qu'avoient ces gens de bois.
Le lendemain aprés midy nous trouvasmes un village d'Algoumequins, auquel nous reposames environ trois heures, pendant lequel temps, il se fist une chanterie de malade dans une cabane, avec tant de bruit de la voix, du son des tortues & du frappement de certains battons, que je ne sçavois qu'en juger, car j'estois encore nouveau dans le païs. A la fin je fus curieux de m'approcher & voir par la fente de la cabane que ce pouvoit estre, là où je vis (ainsi que j'ay veu du depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) dix ou douze hommes, my partis en deux bandes, assis contre terre & arrangez des deux costez de la cabane & devant chacune bande estoit une longue perche, platte, large de trois ou quatre doigts, couchée de long sur la terre à leurs pieds sur lesquelles il frappoient continuellement avec chacun un baston en main, à la cadence du son des tortues & des chansons, qu'ils entonnoient & poursuivoient alternativement, d'un ton le plus haut qu'ils pouvoient, pensans par là, d'autant plustost obtenir ce qu'ils desiroient, que plus ils feroient de bruit.
Loki ou Medecin estoit au haut-bout avec sa grande tortue en main, qui battoit la mesure, & commencoit les chansons que les autres poursuivoient à pleine teste, mais avec tant d'ardeur qu'il sembloit qu'ils deussent s'esgorger, suoient de peine & estouffoient de chaleur. Pendant ce sabbat, cette harmonie de démons, deux femmes tenoient un petit garçon, pleurant couché tout nud le ventre en haut sur la terre, vis à vis de Loki, lequel de temps en temps, à quatre pattes s'approchoit de l'enfant avec des cris & hurlemens comme d'un furieux taureau, puis le souffloit au ventre, & après estant retourné à sa place, recommençoient leur tintamarre & charivari, qui finit par un festin, qui se disposoit pendant la ceremonie au bout de le cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou non, s'y on y adjousta encore quelque autre façon de faire, je n'en ay rien sçeu du depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent après avoir repeu, traicté & un peu reposé.
De cette nation, nous allâmes cabaner en un village d'Andatahouats, que nous disons, Cheveux du poil levé, qui s'estoient venus camper proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui retournoient de la traicte de Kebec, & fusmes deux jours à negocier avec eux, pendant lesquels je fus visiter la plupart de leurs cabanes, pour apprendre leur façon de faire, & qu'elle estoit leur humeur, mais je les trouvay un peu trop serieux, & assez peu courtois, comme gens qui ne demandoient qu'à bien vendre & d'acheter à bon prix.
Ils avoient leurs cheveux parfaictement bien relevez, peignez & agencez sur le front, plus droits que ne souloient autrefois porter nos Courtisans, cela leur donnoit assez bonne grace avec le reste de leur Matachias, mais la nudité entiere de leurs corps, de laquelle ils n'ont ny honte ny vergongne, m'estoit d'un grand desplaisir, qui m'empéchoit de les voir librement. Neantmoins ils ont telle habitude à cela, que les femmes & filles traictent & demeurent parmy eux, avec la mesme liberté que s'ils estoient vestus, sans que l'on puisse appercevoir, que cela fasse de mauvais effets en elles.
Je vis la mesme nuict une quantité de Sauvages pescher l'anguille à la clarté du feu, en un coin du grand Lac duquel ils tiroient à chaque coup un de ces longs poissons, qui emplirent à la fin leur Canot, c'estoit une façon de pescher que je n'avois encore point veuë, & laquelle neantmoins est fort pratiquée par nos Montagnais, depuis la my-Aoust, jusques à la Toussaincts, comme celle des loups marins en May & Juin, à sept lieues de Kebec.
Les Sauvages & Sauvagesses du Bresil & de tous les païs circonvoisins ne se servent non plus de vestemens que nos Cheveux relevez, & demeurent nuds, hommes, & femmes comme les enfans sortans du ventre de leur mere. Mais les femmes & filles des Cheveux relevez plus honnestes & vergongneuses ont un petit cuir à peu prés grand comme une serviette, du quel elles se couvrent les reins jusques au milieu des cuisses, & tout le reste du corps est descouvert, à la façon de nos Huronnes.
Il y a un grand peuple en cette nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers, chasseurs, & pescheurs. Je vis là beaucoup de jeunes femmes qui faisoient des nattes de joncs grandement bien tissuës & embellies de diverses couleurs, qu'elles traittoient après pour d'autres marchandises à des barbares de diverses nations qui abordoient en leur bourgade. Ils sont errants, sinon quelqu'uns d'entr'eux qui bastissent des villages au milieu des bois, pour la commodité qu'ils troquent d'y bastir & les fortifier, & tous ensemble font la guerre à une autre nation nommée Assistagueronon, qui veut dire gens feu: car en langue Huronne Assista signifie de feu, & Eronon signifie Nation. Ils sont esloignez d'eux à ce qu'on tient, de neuf ou dix journées de canots, qui sont environ deux cens lieuës & plus de chemin; ils vont par trouppes en plusieurs régions & contrées, esloignées de plus de cinq cens lieuës, comme il est aysé à conjecturer en ce qu'on en a veu quelques fois à la traite de Kebec, & puis de là se transporter par les Nations jusques au delà de celles des Puants, qui fait d'un lieu à l'autre plus de cinq cens lieues de pays, où ils trafiquent de leurs marchandises, & en changent pour des pelleteries peintures, pourceleines, & autres fatras desquels ils sont fort curieux pour s'accommoder.
En general le pays des Algoumequins desquels ils sont alliez & font partie; quand à l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, au rapport du sieur de Champlain, contient prés de 450 lieuës de longueur, & deux cens par endroits de largeur du Midy au Septentrion, sous la hauteur de quarante & un degré de latitude, jusques à quarante huict & 49.