On dit que les Roys du Peru, avoient accoustumé de prendre les noms des principaux animaux, des principales plantes ou des plus belles fleurs de leur pais, pour donner à entendre & s'instruire eux mesmes, que comme ces choses excelloient par dessus celles de leur espece, il falloit de mesme qu'ils parussent plus excellemment vertueux que tous les autres hommes du commun. Aussi ce nom que mes Hurons m'avoient imposé m'obligeoit à une plus exacte pratique de la vertu, non en paroles seulement, mais à la patience & à souffrir genereusement les choses qui contredisoient à mon esprit & desplaisoient à mes sens, car pour la guerre contre les hommes elle n'estoit pas de mon gibier.
J'ay cogneu un homme d'entr'eux qui se nommoit Onniannetani qui veut dire je suis empeché, un autre Tarby, arbre, je pensois au commencement avec plusieurs autres qu'il vouloit dire Tharé, le nom du père d'Abraham mais je me mesprenois avec eux. Aucuns portent le nom de quelque animal, autres des montagnes, & vallées, du vent, ou de quelque partie du corps humain, & un qui s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom là, & peut estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont en usage, il s'y en peut trouver quelqu'uns approchans des nostres, ou par rencontre ou à dessein.
L'on tient que nos Montagnais ont cela de particulier qu'ils imposent souvent deux noms à leurs enfans, & quelquefois trois comme celuy qui fut nommé Mahican, Atic, Ouche Loup, Cerf, Canot. Et un autre Mahican Atic, Loup, Cerf. Puis Choumin, Raisin, Aric Crapaut, Petitchiouan la mer monte. Amiscoueian, vieille robe de Castor, & plusieurs autres sortes de noms à la fantasie des parens, car aussi tost est donné le nom d'un oyseau, ou d'une beste, à l'enfant comme d'une autre chose materielle ou impropre.
J'ay quelquefois ruminé en moy-mesme d'où pouvoient procéder ou deriver les surnoms de nous autres Chrestiens, veu qu'ils ne sont point ordinairement en usage chez les Juifs, Payens & Infidelles, desquels nous sommes descendus, car en fin nous avons tous pris naissance, d'Eve & d'Adam, des Juifs, ou des Gentils, & asseurement des Enfans de Noël, & ay creu, que plusieurs ont esté imposez par le vulgaire, ou pour quelque action, ou pour quelque accident, & que d'autres s'en sont imposez d'eux mesmes prenans des noms de guerre, de ville, ou de seigneurie, ensevelissans par ce moyen le leur ancien, mais je croy, & il y a bien de l'apparence que nos surnoms sont pour la pluspart les noms propres de nos anciens parens avant qu'ils fussent faits Chrestiens, ausquels on imposoit un nouveau nom au sainct Baptesme, & le leur propre qu'ils avoient auparavant leur a servy de surnom, qui est venu jusques à nous de pere en fils, ainsi que nous pratiquons encores de present envers plusieurs de nos Canadiens convertis, ausquels nous avons laissé leur ancien nom Sauvage pour surnom.
Car que veulent dire la pluspart de nos surnoms, personne n'en sçauroit rien dire, non plus que des noms des Payens, & Sauvages dont nous ignorons les louanges, ou bien il faudroit, qu'eux-mesmes nous en donnassent l'explication, car ils en ont peu sans signification, & si on considere de prés on trouvera que jamais nos anciens qui ont imposé les premiers noms aux hommes, n'en ont donné aucun sans consideration, & qui n'aye signifié quelque chose, comme j'ay dit, laquelle signification n'est point venue jusques à nous.
Or le nom que nos Sauvages ont imposé à leurs enfans en la naissance leur reste tousjours, sinon que pour quelque occasion particuliere & remarquable on leur change, ou qu'on leur en adjouste encore un autre de vitupère ou d'honneur, comme j'ay dit en la resurrection des valeureux Capitaine morts entre les neutres, ou l'on fait revivre leur memoire.
Nous avons, appris du sieur Champlain qu'il y eut un Sauvage de sa cognoissance qui par consideration voulut changer son premier nom en celuy de Loup & Cerf, on lui en demanda la raison & pourquoy il avoit pris les noms de deux animaux si contraires, il respondit qu'en son païs il n'y avoit beste si cruelle que le loup & animal plus doux que le cerf, & qu'ainsi il seroit bon, doux & paisible envers un chacun n'estant point offencé, mais que s'il estoit outragé, il seroit furieux & vaillant, & ne pardonneroit à personne, non plus que le loup au cerf, quand il le tient arresté.
J'ay desja dit en quelque endroit de ce volume la force des femmes Sauvagesses, & comme elles accouchent sans grand travail, du moins qui paroisse, mais je repete derechef qu'elles sont admirables, car elles n'ont pas si tost mis un enfant au monde, qu'elles sont encores plustost sus pieds, vont au bois, vont à l'eau, & font tout le reste de leur petit mesnage comme si de rien n'avoit esté, de se geindre point de nouvelle, & de faire la delicate encore moins, on se rie plaisamment en France du caquet des accouchées, où toutes sortes de differens discours s'estalent & se devident, car l'une y parle de son mary, & l'autre de sa servante, du four, & du moulin, & du marché, de halles. O mon Dieu quel cliquetits, il n'y a que les plus spirituelles qui parlent un peu de Dieu mais encore sobrement, car la mode, & les collets, la juppe, & les souliers ont là leur empire.
Un certain François fit un jour divers interrogats à une jeune femme nouvellement relevée de ses couches, sur ce qu'elle n'avoit point parue enceinte ny grosse, guère plus qu'à son ordinaire, (c'est que j'ay admiré entre nos Huronnes) ne s'estoit point plainte, & n'avoit point gardé la chambre, comme font les femmes de France. A cela toutes se prirent à rire, disans que les Françoises estoient bien paresseuses, & avoient bien peu de courage, que pour avoir mis un enfant au monde elles voulussent tenir le lict, elles devroient tascher (dirent elles,) d'accoucher en Hyver afin de faire comme les ours, qui se tiennent quatre ou cinq mois enfermez, de peur du froid.
Et comme nostre Frere Gervais estoit un jour auprès du Sauvage Napagabiscou malade dans sa cabane, sortit d'auprés de luy la femme de ce bon homme pour aller faire ses couches à la cabane voisine, mais avec tant de prudence que personne ne s'apperçeut de son incommodité, non pas mesme son mary, que le lendemain matin que sa belle soeur luy apporta une petite fille que Dieu luy avoit donnée, dequoy ils furent tous estonnez car personne ne s'estoit apperceu de sa grossesse, ny le Frere Gervais, qui demanda à cette femme, mais un peu trop simplement si cette fille estoit d'elle, laquelle luy respondit en riant que ouy (car il n'y avoit que 4 ou 5 mois qu'elle estoit accouchée) & puis dit, & quoy les femmes de France en ont elle si souvent, non dit le Religieux que d'année en année, & au plus de neuf en dix mois, mais il leur arrive quelquefois d'en avoir deux d'une couche (pour moy j'ay esté une fois en un village, où une femme estoit accouchée de quatre garçons ayans tous vie). A cela elle fit un grand cry disant: Cbetê: (car c'est leur façon d'admirer) elles ressemblent donc aux femelles des eslans qui portent deux petits à la foys, jamais je n'ay veu aucune femme de nostre Nation avoir deux enfans d'une couche, je croy qu'elle avoit quelque raison, car la chose arrive fort rarement entr'eux, neantmoins pendant que j'estois aux Hurons une fille en accoucha de deux, dequoy elle restoit toute honteuse, non d'avoir perdu sa virginité qui ne leur est point honorable, mais d'avoir fait un jumeau.