Tous nos Sauvages, soit que cela vienne en partie du climat, ou autrement, ont l'esprit assez bon & capable de concevoir, & d'apprendre tout ce qu'on leur voudroit enseigner, & ne se conduisent que par la raison, à laquelle ils cedent facilement, & non à la passion, car, la violence n'a point de crédit chez eux. Je n'entends pas neantmoins les relever au dessus des esprits cultivez & civilisez, car je ne fais estat que de leur naturel simplement, comme gens qui ont esté de tout temps Payens, Barbares, & cruels à ceux qui les offencent.
En tant de Nations que nous avons veuës, toutes différentes en quelque chose l'une de l'autre soit pour le gouvernement, l'entretien, ou pour se vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus sage & mieux advisée de toutes, car la voye du fol est tousjours droite devant ses yeux, dit le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de quelqu'uns, & lesquels sont les plus heureux, ou miserables: je tiens les Hurons, & autres peuples sedentaires, comme la noblesse du pays; car ils ont le port & le maintien vrayement noble n'ont autre exercice que la chasse, & la guerre, travaillent peu & ont tousjours dequoy vivre.
Les Algoumequins doivent tenir rang de bourgeois entre tous, entant qu'ils trafiquent fort, & comme de bons marchands entreprennent des voyages de longs cours, ils ont bien encore l'exercice de la chasse, & de la pesche, mais il faut qu'ils s'employent serieusement s'ils veulent disner, car leurs voyages, & leurs chasses ne leur en donnent pas toujours à suffisance, il faut donc qu'ils travaillent à la terre comme ils ont ja commencé, non par tout, mais en quelques endroits, & à la fin ils serons consolez & reduits à leur ayse.
Pour les Montagnais, Canadiens & autres peuples errants, nous les mettons au rang des villageois & du petit peuple, car ils sont en effet, les plus pauvres, miserables & necessiteux de tous, sont tres-peu en nombre, & comme gredins & vagabons, courent les champs & les forests à petites trouppes, pour trouver à manger, n'ont point de provisions, ny de lieu arresté, & meurent de faim pour la pluspart du temps, à cause qu'ils ne cultivent point les terres, & que comme nos gueux, s'ils ont dequoy un jour ils se donnent au coeur joye, pour mourir de faim l'autre.
Tous en general sont privez de la cognoissance du vray Dieu, travaillent pour le corps seul, & non pour se salut, & c'est en quoy ils sont principalement digne de compassion: car en vain travaille l'homme, s'il ne peine pour le Paradis. Sont tous d'un humeur assez joyeuse & contente, toutefois un peu Saturniens, serieux & graves, ennemis de legereté, comme de l'humeur noire & mélancolique, par une maxime qu'ils ont que la legereté d'esprit est le vray simbole de folie & d'inconstance, & que sous l'humeur triste & mélancolique est ordinairement la malice & desloyauté cachée, nous en avons l'exemple en la vie de Saul, l'esprit duquel estoit gouverné par le Diable au temps qu'il estoit sombre. Et c'estoit la raison pour laquelle un François n'osoit se promener seul à l'escart, ou dans le village, comme les hommes pensifs font quelquefois, pour ce qu'ils soupconnent dés aussitost qu'ils machinoient quelque trahison, ou pensoient à quelque malice contre eux.
Ne sçachant pas encore au commencement que je m'associay avec eux, qu'elle estoit l'humeur qui leur agreoit davantage, car comme dit l'Apostre, il se faut faire tout à tous pour les gaigner tous, la prudence m'obligea de leur faire voir plusieurs faces, & divers changemens d'humeurs & trouvay que celle qui portoit la douceur en la bouche, le contentement au coeur, & un maintien humblement grave & modeste, estoit celle de laquelle ils faisoient principalement estat.
Cesar se trouvant un jour en la compagnie de ses amis, où il se resjouissoit honnestement & franchement, d'avanture y arriva quelque bon compagnon, deliberé & joyeux, mais grand, gros & gras par despit: lors quelqu'un dit à Cesar, parlez plus bas, & vous gardez de cet homme qu'il ne juge mal de vous, & n'en murmure; Cesar dit alors doucement en riant: il ne faut point craindre ces gens là, mais gens maigres & tristes: & par signe il monstroit Brutus, & Cassius, hommes pleins de malices & cautelles.
Sans flatter le dé, nos Hurons ont quelque chose de louable par dessus nous, & s'ils estoient Chrestiens seroient meilleurs Chrestiens que nous, car ils possedent des vertus morales qui les font admirer, & suspendre à plusieurs leur condemnation, & non celle des Heretiques qui ont refusé la grace, Moyse & les Prophetes, & les Sauvages non.
Ils sont si attrempez & retenus que lors que vous leur parlez, ils vous escoutent, & vous donnent tout le temps que vous desirez, sans vous interrompre, ny parler que vous n'ayez finy, ils parlent fort posement, commme se voulans bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost en songeans une grande espace de temps, peur de se mesprendre, ou qu'on n'aye bien conceu leur dire, puis reprennent leur parole. Cette modestie est cause qu'ils appellent nos François femmes, & les Montagnais oyes babillardes, lors que trop precipitez & bouillans en leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un l'autre comme femmes, ce qui n'est que trop ordinaire, estant tres-veritable ce que disoit Salomon l'Hebrieu, que le Sage à la langue dans le coeur: mais que celuy qui est fol & furieux a son coeur en sa langue.
Ils craignent le deshonneur & le reproche qu'ils evitent autant qu'ils peuvent, & sont excitez à bien faire par l'honneur & la louange, d'autant qu'entr'eux est toujours honoré, & s'acquiert du renom, celuy qui a fait quelque bel exploit, ou exercé quelque acte de vertu heroïque.