Or nous voyans parmy eux nous nous resolusmes d'y bastir un logement, pour prendre possession, au nom de Jesus Christ de ce pays, afin d'y faire les fonctions & exercer les ministere de nostre Mission ce qui fut cause que nous priames le Chef qu'ils nomment Garihoüa Androntia c'est à dire, Capitaine & Chef de la police, de nous le permettre, ce qu'il fit, apres avoir assemblé le Conseil des plus notables, & ouy leur advis: & apres qu'ils se furent efforcez de nous dissuader ce dessein, nous persuadans de prendre plustost logement en leurs Cabanes pour y estre mieux traitez. Nous obtinmes ce que nous desirions, leur ayans faict entendre qu'il estoit ainsi necessaire pour leur bien; car estans venus de si long pays pour leur faire entendre ce qui concernoit le salut de leurs ames, & le bien de la felicité eternelle, avec la cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire parmy le tracas de la mesnagerie de leurs Cabanes, joint que desirans leur conserver l'amitié des François qui traitoient avec eux, nous aurions plus de credit à les conserver ainsi à part, que non pas quand nous serions cabanez parmy-eux. De sorte que s'estans laissez persuader par ces discours & autres semblable, ils nous dirent que nous fissions cesser les pluyes (qui pour lors estoient fort grandes & importunes) en priant ce grand Dieu, que nous appellions Pere, & nous disions ses serviteurs, afin qu'il les fist cesser, pour pouvoir nous accommoder la Cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres (apres avoir passé la nuict suyvante à le solliciter) il nous exauça, & les fit cesser si parfaictement, que nous eusmes un temps fort serain; dequoy ils furent si estonnez & ravis, qu'ils le publierent pour miracle, dont nos rendismes graces à Dieu. Et ce qui les confirma d'avantage, ce fut qu'apres avoir employé quelques jours à ce pieux travail, & apres l'avoir mis à sa perfection, les pluyes recommencerent: de sorte qu'ils publierent par tout la grandeur de nostre Dieu.
Je ne puis obmettre un gentil debat qui arrive entr'eux, à raison de nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se donnoient de bastir une Cabane à des gens qui ne leurs estoient point parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la chose imparfaite, & nous en peine de loger avec eux dans leurs Cabanes, ou d'estre exposez à l'injure de l'air, & incommodité du temps: mais les autres Sauvages portez de meilleure volonté, ne luy voulurent point acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient cherir comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que pour leur propre bien & profit.
Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux; que quand quelques-uns de leurs Concitoyens n'ont point de Cabane è se loger, tous unanimement prestent la main, & luy en font une, & ne l'abondonnent point que la chose ne soit mise en sa perfection, ou du moins que celuy ou ceux pour qui elle est destinée, ne la puisse aysement parachever: & pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est question d'y travailler, la chose se decide toujours en plein conseil, puis le cry s'en faict tous les jours par le Bourg, afin qu'un chacun s'y trouve à l'heure ordonnée, ce qui est un tres-bel ordre, & fort admirable pour des personnes sauvages, que nous croyons, & sont en effect, moins policées que nous. Mais pour nous, qui leur estions estranger, & arrivez de nouveau, c'estoit beaucoup, de se monstrer si humains que de nous en bastir avec une si commune & universelle affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours, particulierement aux François, qu'ils appellent Agnouha, c'est à dire gens de fer, en leur lange, & les Canadiens & Montagnars nous sur-nomment Mistigoche, qui signifie en leur langue Canot ou Basteau de bois: ils nous appellent ainsi, à cause que nos Navires & Basteaux sont faicts de bois, & non d'escorces comme les leurs: mais pour le nom que nous donnent les Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit de fer, & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou mineral.
Pour revenir au parachevement de nostre Cabane, ils la dresserent environ à deux portées de flesches lin du Bourg, en un lieu que nous-mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un fond, où passoit un beau & agreable ruisseau, de l'eau duquel nous nous servions à boire, & à faire nostre Sagamité, excepté pendant les grandes neiges de l'hyver, que pour cause du fascheux chemin; nous prenions de la neige proche de nous pour faire nostre manger, & ne nous en trouvasmes pont mal, Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les sepmaines & les mois entiers sans boire: car ne mangeant jamais rien de sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant que de ce bled d'Inde bouilly en eau, cela sert de boisson & de mangeaille, & nous nous trouvons fort bien de ne point manger de sel: aussi restons-nous pres de trois cens lieuës loin de toute eau sallée, de laquelle eussions pû esperer du sel. Et à mon retour en Canada, je me trouvois mal au commencement d'en manger; pour l'avoir discontinué trop longtemps; ce qui me faict croire que le sel n'est pas necessaire à la conservation de la vie, ny à la santé de l'homme.
Nostre pauvre Cabane pouvoit avoir environ vingt pieds de longueur, & dix ou douze de large, faicte en forme d'un berceau de jardin, couverte d'escorces par tout, excepté au faiste, où on avoit laissé une fente & ouverture exprez pour sortir la fumée; estoit ainsi achevée de nous-mesmes au mieux qu'il nous fut possible, & avec quelques haches que nous avions apportées, nous fismes une cloison de pieces de bois, separant nostre Cabane en deux: du costé de la porte estoit le lieu où nous faisions nostre mesnage, & prenions nostre repos, & la chambre intérieure nous servoit de Chappelle, car nous y avons dressé un Autel pour dire la saincte Messe; & y serrions encores nos ornements & autres petites commoditez, ce de peur de la main larronnesse des Sauvages nous tenions la petite porte d'escorce, qui estoit à la cloison, fermee & attachee, avec une cordelette. A l'entour de nostre petit logis nous Y accommodasme un petit jardin, fermé d'une petite pallissade, pour en oster le libre accez aux petits enfans Sauvages, qui ne cherchent qu'à mal faire pour la pluspart: les pois, herbes & autres petites choses que avions semees en ce petit jardin; y profiterent assez bien, encore que la terre en fust fort maigre, comme l'un des pires & moindres endroicts du pays.
Mais pour avoir faict nostre Cabane hors saison, elle fut couvere de tres mauvaise escorce, qui se décreva & fendit toute, de sorte qu'elle nous garentissoit peu ou point des pluyes qui nous tomboient partout, & ne nous en pouvions deffendre ny le jour ny la nuict, non plus que des neiges pendant l'hyver, de laquelle nous nous trouvions par-fois couverts le matin en nous levant. Si la pluye estoit aspre, elle esteignoit nostre feu, nous privoit du disner, & nous causoit tant d'autres incommoditez, que je puis dire avec verité, que jusqu'à ce que nous y eussions un peu remedié, qu'il n'y avoit pas un seul petit coin en nostre Cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignoit d'y passer les nuicts entieres sas dormir, cherchans à nous tenir & ranger debouts ou assis en quelque petit coin pendant ces orages.
La Terre nue où nos genouils, nous servoient de table à prendre nostre repas ains comme les Sauvages, & n'avions non plus de nappes ny serviettes à essuyer nos doigts, ny de cousteau à couper nostre pain ou nos viandes: car le pain nous estoit interdict, & la viande nous estoit si rare, que nous avons passé des 6 sepmaines, & deux & trois mois entiers sans en manger, encor' n'estoit-ce que quelque petits morceau de Chien, d'Ours ou de Renard, qu'on nous donnoit en festin, excepté vers Pasques & en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur chasse & gibier. La chandelle de quoy nous nous servions la nuict, n'estoit que de petits cornets d'escorce de Bouleau, qui estoient de peu de duree, & la clairté du feu nous servoit pour lire, escrire, & faire autres petites choses pendant les longues nuicts de l'hyver, ce qui n'estoit une petite incommodité.
Nostre vie & nourriture ordinaire estoit des mesmes mets & viandes que celles que les Sauvages usent ordinairement sinon que celle de nos Sagamites estoient un peu plus nettement accommodées, & que nous y mettions encore par fois de petites herbes, comme de la Marjolaine sauvage, & autres, pour y donner goust & saveur, au lieu de sel & d'espice; mais les Sauvages s'appercevans qu'il y en avoit, ils n'en voulurent nullement gouster, disans que cela sentoit mauvais, & par ainsi ils nous la laissoient manger en paix, sans nous en demander, comme ils avoient accoustumé de faire lors qu'il n'y en avoit point, aussi ne nous en refusoient-ils point en leurs Cabanes quand nous leur en demandions, & eux-mesmes nous en offroient souvent.
Au temps que les bois estoient en seve, nous faisions par-fois une fente dans l'escorce de quelque gros Bouleau, & tenans au dessous une escuelle, nous recevions le jus & la liqueur qui en distilloit, laquelle nous servoit pour nous fortifier le coeur lors que nous nous en sentions incommodez; mais c'est neantmoins un remede bien simple & de peu d'effect, & qui assadist plustost qu'il ne fortifie, & si nous nous en servions, c'estoit faute d'autre chose plus propre & meilleure.
Avant que de partir pour aller à la mer douce, le vin des Messes, que nous avions porté en un petit baril de deux pots, estant failly, nous en fismes d'autre avec des raisins du pays, qui estoit tres-bon & bouillit en nostre petit baril, & en deux autres bouteilles que nous avions, de mesmes qu'il eust pû faire en des plus grands vaisseaux, & si nous en eussions encore en d'autres, il y avoit moyen d'en faire une assez bonne provision, pour la grande quantité de vignes & de raisins qui sont en ce pays-là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les cultivent ny n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'invention, ny les instrumens propres: Nostre mortier de bois, & une serviette de nostre Chappelle nous servirent de pressoir, & un Anderoqua, ou sceau d'escorces, nous servit de contenans nos petits vaisseaux n'estans capables de contenir tout nostre vin nouveau, nous fusmes contraincts, pour ne point perdre le res, d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon que celuy que l'on faict en France, lequel nous servit aux jours de recreation & bonne feste de l'annee, à en prendre un petit sur la poincte d'un cousteau.