Pendant les neiges nous estions contraincts de nous attacher des raquettes sous les pieds, aussi bien que les Sauvages, pour aller querir du bois pour nous chauffer, qui est une tres-bonne invention: car avec icelles on n'enfonce point dans les neiges, & si on faict bien du chemin en peu de temps. Ces raquettes que nos Sauvages Hurons appellent Agnonia, sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les Montagnars, Canadiens, & Algoumequins, hommes, femmes, filles & enfans avec icelles, suyvent la piste des animaux & la beste estant trouvee, & abatue à coups de flesches, & espees emmanchee au bout d'une demye picque, qu'ils sçavent dextrement darder ils se cabanent, & là se consolent, jouissent du fruict de leur travail, & sans ces raquettes ils ne pourroient courir l'Eslan ny le Cerfs, & par consequent il faudroit qu'ils mourussent de faim en temps d'hyver.

Pendant le jour nous estions continuellement visitez d'un bon nombre de Sauvages, & à diverses intentions; car les uns venoient pour l'amitié qu'ils nous portoient, & pour s'instruire & entretenir de discours avec nous: d'autres pour voir s'ils nous pourroient rien desrober, ce qui arrivoit assez souvent, jusqu'à prendre de nos cousteaux, cueilliers, escuelles d'escorce ou de bois, & autres choses qui nous faisoient besoin: & d'autres plus charitables nous apportoient de petits presens, comme du bled d'Inde, des Citrouilles, des Fezolles, & quelquesfois des petits Poissons boucanez, & en recompense nous lur donnions aussi d'autres petits presens, comme quelques aleines, fer à flesches, ou un peu de rassade à pendre à leur col, ou à leurs oreilles; & comme ils sont pauvres en meubles, empruntant quelqu'un de nos chaudrons, ils nous le rendoient tousjours avec quelque reste de Sagamité dedans, & quand il arrivoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs de ceux qui nous aymoient nous en envoyoient, comme ils faisoient au reste de leurs parens & amys selon leur coustume. Ils nous venoient aussi souvent prier de festin; mais nous n'y allions que le plus rarement qu'il nous estoit possible, pour ne nous obliger à leur en rendre, & pour plusieurs autres bonnes raisons.

Quand quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoit visiter, entrant chez-nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, tesmognans par là la joye & le contentement qu'ils avoient de nous voir; car leur autre salutation Quoye, qui est comme si on disoit: Qu'est-ce, que dites-vous, se peut prendre en divers sens, aussi est-elle commune envers les amys, comme envers les ennemis, qui respondent en la mesme maniere Quoye, ou bien plus gracieusement Yatoyo, qui est à dire mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent Ataquen, mon frere, & aux filles Eadié, ma bonne amie, ma compagne, & quelquefois aux vieillards Yastan, mon pere, Honratinoyon, oncle, mon oncle, &c.

Ils nous demandoient aussi à petuner, & plus souvent pour espargner le petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais desgarnis: mais comme la foule y estoit souvent si grande qu'à peine avions-nous place en nostre Cabane, nous ne pouvions pas leur en fournir à tous, & nous en excusions, en ce qu'eux-mesmes nous traictoient ce peu que nous en avions, & cette raison les rendoit contens. Une grande invention du Diable, qui fait su singe par tout est, que comme entre nous on salue de quelque devote priere celuy ou celle qui esternue, eux au contraire, poussez de Sathan, & d'un esprit de vengeance, entendans esternuer quelqu'un, leur salut ordinaire n'est que des imprécations, des injures, & la mort mesme qu'ils souhaittent & desirent aux Yroquois, & à tous leurs ennemis, dequoy nous les reprenions, mais il n'estoit pas encore entré en leur esprit que ce fust ma faict, d'autant que la vengeance leur est tellement coustumiere & ordinaire, qu'ils la tiennent comme vertu à l'endroict de l'ennemy estranger, & non toutefois envers ceux de leur propre Nation, desquels ils sçavent assez bien dissimuler et supporte un tort ou injure quand il faut. Et à ce propos, de la vengeance je diray que comme le General de la flotte assisté des autres Capitaines de navire, eussent par certaine ceremonie, jetté une espee dans la riviere sainct Laurens au temps de la traicte, en la presence de tous les Sauvages, pour asseurance aux meurtriers Canadiens qui avoient tué deux François, que leur faute leur estoit entierement pardonnee, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espee estoit perdue & ensevelie au fond des eauës. Nos Hurons, qui sçavent bien dissimuler, & qui tiennent bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournerent toute cette ceremonie en risee, & s'en mocquerent, disans que toute la colere des François avoit esté noyee en cette espée, & que pour tuer un François on en seroit dores-navant quitte pour une douzaine de castors.

Pendant l'hyver, que les Epicerinys se vindrent cabaner au pays de nos Hurons, à trois lieuës de nous, ils venoient souvent nous visiter en nostre Cabane pour nous voir, & pour s'entretenir de discours avec nous: car comme j'ay dict ailleurs, ils sont assez bonnes gens, & sçavent les deux langues, la Huronne & la leur, ce que n'ont pas les Hurons, lesquels ne sçavent ny n'apprennent autre langue que la leur, soit par negligence ou pour ce qu'ils ont moins affaire de leurs voysins, que leurs voysins n'ont affaire d'eux. Ils nous parlerent par plusieurs fois d'une certaine Nation à laquelle ils vont tous les ans une fois à la traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune & demye, qui est un mois ou six sepmaines de chemin, tant par terre que par eau & riviere. A laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer, avec des grands basteaux ou navires de bois, chargez de diverses marchandises, comme haches, faictes en queuë de perdrix, des bas de chausses, avec les souliers attachez ensemble, souples néantmoins comme un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des pelleteries. Ils nous dirent aussi que ces personnes-là ne portoient point de poil, ny à la barbe ny à la teste, (& pour ce par nous sur-nommez Teste pelles) & nous asseurerent que ce peuple leur avoit dict qu'il seroit fort ayse de nous voir, pour la façon de laquelle on nous avoit dépeinct en son endroit, ce qui nous fit conjecturer que ce pouvoit estre quelque peuple & nation policee & habituee vers la mer de la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident comme ils aussi borné de la mer Oceane, environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un voyage à la premiere commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous en donnoient quelques esperance, moyennant quelque petit present; si l'obedience ne m'eust r'appellé trop-tost en France: tant bien que ces Epicerinys ne veulent pas mener de François seculiers en leur voyage, non plus que les Montagnars & Hurons n'en veulent point mener au Saguenay, de peur de descouvrir leur bonne & meilleure traitte, & le pays où ils vont amasser quantité de pelleteries: ils ne sont pas si reserrez en nostre endroict, sçachans desja par experience, que nous ne nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous efforçons de gaigner à Jesus-Christ.

Quand nous allions voir & visiter nos Sauvages en leurs Cabanes, ils en estoient pour la pluspart bien ayse, & le tenoient à honneur & faveur, se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & nous faisoient par-fois comme font ordinairement les Merciers & Marchands du Palais de Paris, nous appellans chacun à son foyer, & peut-estre sous esperance de quelque aleine, ou d'un petit bot de rassade, de laquelle ils sont fort curieux à se parer. Ils nous faisoient aussi bonne place sur la natte auprés d'eux au plus bel endroict, puis nous offroient à manger de leur Sagamité, y en ayant souvent quelque reste de leur pot: mais pour mon particulier j'en prenois fort rarement, tant à cause qu'il sentoit pour l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y mettoient souvent leur nez, & les enfans leur reste. Nous avions aussi fort à dégoust & à contre-coeur de voir les Sauvagesses manger les pouls d'elles & de leurs enfans; car elles les mangent comme si c'estoit chose fort excellente & de bon goust. Puis comme par-deça que l'on boit l'un à l'autre, en presentant le ver à celuy à qui on a beu, ainsi les Sauvages qui n'ont que de l'eau à boire, pour toute boisson, voulans festoyer quelqu'un, & lui mon digne d'amitié, aprés avoir petuné luy presentent le petunoir tout allumé, & nous tenans en cette qualité d'amis & de parens, ils nous en offroient & presentoient de fort bonne grace: Mais comme je ne me suis jamais voulu habituer au petun; je les en remerciois, & n'en prenois nullement, dequoy ils estoient au commencement tous estonnez, pour n'y avoir personne en tous ces pays-là, qui n'en prenne & use, pour à faute de vin & d'espices eschauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenant de leur mauvaise nourriture.

Lorsque pour quelque necessité ou affaire, il nous falloit aller d'un village à un autre, nous allions librement loger & manger en leurs Cabanes, ausquelles s'ils nous recevoient & traittoient fort humainement; bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux toute personne qui ne leur est point ennemie: & à plus forte raison, ceux de leur propre Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, & assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un chacun, sans qu'il y ait aucun pauvre mendiant parmy leurs villes & villages, & trouvoient fort mauvais entendant dire qu'il y avoit en France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoient que cela fust faute de charité qui fust en nous, & nous en blasmoient grandement.


Du pays des Hurons, & de leur villes,
villages & cabanes.

CHAPITRE VI.