Pendant que nous estions là, le temps d'aller en guerre arrivant, un jeune homme de nostre bourg, desireux d'honneur, voulut luy seul, faire le festin de guerre, & d'effrayer tous ses compagnons au jour de l'assemblee generale, ce qui luy fut de grand coust & despense, aussi en fut-il grandement loué & estimé: car le festin estoit de six grandes chaudieres, avec quantité de grands poissons boucanez, sans les farines & les huiles pour les gresser.

On les mit sur le feu avant jour, en l'une des plus grande Cabanes du lieu, puis le conseil estant achevé, & les resolutions de guerre prises, ils entrerent tous au festin, commencerent à festiner, & firent les mesmes exercices militaires, les uns apres les autres, comme ils ont accoustumé, pendant le festin, & apres avoir vuidé els chaudieres, & les complimens & remerciemens rendus, ils partirent, & s'en allerent au rendez-vous sur la frontiere, pour entrer és terres ennemies, sur lesquelles ils prindrent environ soixante de leurs ennemis, la pluspart desquels furent tuez sur les lieux, & les autres amenez en vie, & faits mourir aux Hurons, puis mangez en festin.

Leurs guerres ne sont proprement que des surprises & deceptions; car tous les ans au renouveau, & pendant tout l'esté, cinq ou six cens jeunes hommes Hurons, ou plus, s'en vont s'espandre dans une contree des Yroquois, se departent en cinq ou six en un endroict, cinq ou six en un autre & autant en un autre, & se couchent sur le ventre par les champs & forests, & à costé des grands chemins & sentiers, & la nuict venue ils rodent partout, & entrent jusques dans les bourgs & villages, pour tascher d'attraper quelqu'un, soit homme, femme ou enfant, & s'ils en prennent en vie, les emmenent en leur pays pour les faire mourir à petit feu, sinon apres leur avoir donné un coup de massue, ou tué à coup de flesches, ils en emportent la teste, que s'ils en estoient trop chargez, ils se contentent d'en emporter la peau avec sa chevelure, qu'ils appellent Onantsira, les passent & les serrent pour en faire des trophees, & mettre en temps de guerre sur les pallissades ou murailles de leur villes, attachees au bout d'une longue perche.

Quand ils vont ainsi en guerre & en pays ennemis, pour leur vivre ordinaire ils portent quant & eux, chacun derriere son dos, un sac plein de farine, de bled rosty & grillé dans les cendres, qu'ils mangent crue, & sans estre trempee, ou bien destrempee avec un peu d'eau chaude ou froide, & n'ont par ce moyen affaire de feu pour apprester leur manger, quoy qu'ils en fassent par-fois la nuict au fonds des bois pour n'estre apperceus, & font durer cette farine jusqu'à leur leur retour, qui est environ de six sepmaines ou deux mois de temps: car aptes ils viennent se rafraischir au pays, finissent la guerre pour ce cour, ou s'y en retournent encore avec d'autres provisions. Que si les Chrestiens usoient de telle sobrieté, ils pourroient entretenir de tres puissantes armees avec peu de fraiz, & faire la guerre aux ennemis de l'Eglise' & du nom Chrestien, sans la foule du peuple, ny la ruyne du pays, & Dieu n'y seroit point tant offencé, comme il est grandement, par la pluspart de nos soldats, qui semblent plustost (chez le bon homme) gens sans Dieu, que Chrestien naiz pour le Ciel. Ces pauvres Sauvages (à nostre confusion) se comportent ainsi modestement en guerre, sans incommoder personne, & s'entretiennent de leur propre & particulier moyen, sans autre gage ou esperance de recompense, que de l'honneur & louange qu'ils estiment plus que tout l'or du monde. Il seroit aussi bien à desirer que l'on semast de ce bled d'inde par toutes les Provinces de la France, pour l'entretien & nourriture des pauvres qui y sont en abondance: car avec un peu de ce bled ils se pourroient aussi facilement nourrir & entretenir que les Sauvages, qui sont de mesme nature que nous, & par ainsi ils ne souffriroient de disette, & ne seroient non plus contrains de courir mendians par les villes, bourgs & villages, comme ils font journellement pource qu'outre que ce bled nourrist & rassasie grandement, il porte presque toute sa sauce quant & soy, sans qu'il y soit besoin de viande, poisson, beurre, sel ou espice, si on ne veut.

Pour leurs armes, ils ont la Massue & l'Arc, avec la Flesche empannee de plumes d'aigles, comme les meilleures de toutes, & à faute d'icelles ils en prennent d'autres. Ils y appliquent aussi fort proprement des pierres trenchantes collees au bois, avec une colle de poisson tres forte, & de ces Flesches ils en emplissent leur Carquois, qui est faict d'une peau de chien passee, qu'ils portent en escharpe. Ils portent aussi de certaines armures & cuirasses, qu'ils appellent Aquientoy, sur leur dos, & contre les jambes, & autres parties du corps pour se pouvoir defendre des coups de Flesches: car elles sont faictes à l'espreuve de ces pierres aiguës, & non toutefois de nos fers de Kebec, quant la Flesche qui en est accommodée fort d'un bras roide & puissant, comme est celuy d'un Sauvage: ces cuirasses sont faictes avec des baquettes blanches, couppees de mesuree & serrees l'une contre l'autre, tissues & entrelassees de cordelettes: fort durement & proprement, puis la rondache ou pavois & l'enseigne ou drappeau, qui est (pour le moins ceux que j'ay veus) un morceau d'escorce rond, sur lequel les armoiries de leur ville ou province sont depeintes & atachees au bout d'une longue baguette, comme une Cornette de cavalerie. Nostre Chasuble à dire la saincte Messe, leur agreoit fort, & l'eusse bien desiré traiter de nous, pour la porter en guerre en guise d'enseigne, ou pour mettre au haut de leurs murailles, attachee à une longue perche, afin d'espouventer leurs ennemis disoient-ils.

Les Sauvages de l'Isle l'eussent encore bien voulu traiter au Cap de Massacre, ayans desja à cet effect, amassé sur le commun, environ quatre-vingt Castors: car ils le trouvoient non seulement tres beau, pour estre d'un excellent Damas incarnat, enrichy d'un passement d'or (digne present de la Royne) mais aussi pour la croyance qu'ils avoient qu'il leur causeroit du bon-heur & de la prosperité en toutes leurs entreprises & machines de guerre.

Comme l'on a de coustume sur mer, pour signe de guerre, ou de chastiment, mettre dehors en evidence le Pavillon rouge: Aussi nos Sauvages, non seulement és jours solennels, & de resjouyssance, pais principalement quand ils vont à la guerre, ils portent pour la plus-part à l'entour de la teste de certains pennaches en couronnes, & d'autres en moustaches, faicts de longs poils d'eslan, peints en rouge comme escarlatte, & collez, ou autrement attachez à une bande de cuir large de trois doigts. Depuis que nos François ont porté des lames d'espées en Canada, les Montagnets & Canadiens s'en servent, tant à la chasse de l'Eslan, qu'aux guerres contre leurs ennemis, qu'ils sçavent droictement & roidement darder, emmanchées en de longs bois, comme demyes-picques.

Quand la guerre est declarée en un pays on destruit tous les bourgs, hameaux, villes & villages frontieres, incapables d'arrester l'ennemy, si on ne les fortifie; & chacun se range dans les villes & lieux fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent de nouvelles Cabanes pour leur demeure, à ce aydés par les habitants du lieu. Les Capitaines assistés de leurs Conseillers, travaillent continuellement à ce qui est de leur conservation, regardent s'il y a rien à adjouter à leurs fortifications pour s'y employer, font balayer & nettoyer les suyes & araignées de toutes les Cabanes, de peur du feu quel'ennemy y pourroit jette par certains artifices qu'ils ont appris de je ne sçay quelle autre Nation que l'on m'a autresfois nommée. Ils font porter sur les guerites des pierres & de l'eau pour s'en servir dans l'occasion. Plusieurs font des trous, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de meilleur, & peur de surprise, les Capitaines envoyent des soldats pour descouvrir l'ennemy, pendant qu'ils encouragent les autres de faire des armes, de se tenir prets, & d'enfler leur courage, pour vaillamment & genéreusement combattre, resister & se deffendre, si l'ennemy vient à paroitre. Le mesme ordre s'observe en toutes les autres villes & bourgs, jusqu'à ce qu'ils voyent l'ennemy s'estre attaché à quelques uns, & alors la nuict à petit bruit une quantité de soldats de toutes les villes voysines, s'il n'y a necessité d'une plus grande armee, vont au secours, & s'enferment au dedans de celle qui est asiegee, la deffendent, font des sorties, dressent des embusches, s'atttachent aux escarmouches, & combattent de toute leur puissance, pour le salut de la patrie, surmonter l'ennemy, & le deffaire du tout s'ils peuvent.

Pendant que nous estions à Quieunonascaran, nous vismes faire toutes les diligences susdites, tant en la fortification des places, apprests des armes, assemblees des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute autre chose necessaire pour soustenir une grande guerre qui leur alloit tomber sur les bras de la part des Neutres, si le bon Dieu n'eust diverty cet orage, & empesché ce mal-heur qui alloit menaçant nostre bourg d'un premier choc, & pour n'y estre pas pris des premiers, toutes les nuicts nous barricadions nostre porte avec des grosses busches de bois de travers, arrestees les unes sur les autres, par le moyen de deux peaux fichez en terre.

Or pour ce qu'une telle guerre pouvoit grandement nuyre & empescher la conversion & le salut de ce pauvre peuple, & que les Neutres sont plus forts & en plus grand nombre que nos Hurons, qui ne peuvent faire qu'environ deux mille hommes de guerre, ou quelque peu d'avantage, & les autres cinq à six mille combattans, nous fismes nostre possible, & contribuasmes tout ce qui estoit de nostre pouvoir pour les mettre d'accord, & empescher que nos gens desja tous prests de se mettre en campagne, n'entreprissent (trop legerement) une guerre à l'encontre d'une Nation plus puissante que la leur. A la fin, assistés de la garde de nostre Seigneur, nous gaignasmes quelque chose sur leur esprit: car approuvans nos raisons, ils nous dirent qu'ils se tiendroient en paix, & que ce enquoy ils avoient auparavant fondé l'esperance de leur salue, estoit en nostre grand esprit, & au secours que quelques François (mal advisez) leur avoient promis: Outre une tres bonne invention qu'ils avoient conceue en leur esprit, par le moyen de laquelle ils esperoient tirer un grand secours de Nation du Feu, ennemis jurez des Neutres. L'invention estoit telle; qu'au plustost ils s'efforceroient de prendre quelqu'un de leurs ennemis, & que du sang de cet ennemy, ils en barbouilleroient la face & tout le corps de trois ou quatre d'entr'eux lesquels ainsi ensanglantez seroient par apres envoyez en Ambassade à cette Nation de Feu, pour obtenir d'eux quelque secours & assistance à l'encontre de si puissans ennemis, & que pour plus facilement les esmouvoir à leur donner ce secours, ils leur monstroient leur face & tout leur corps desja teinct & ensanglanté du sang propre de leurs ennemis communs.