Puis que nous avons parlé de la Nation Neutre, contre lesquels nos Hurons ont pensé entrer en guerre, je vous diray aussi un petit mot de leur pays. Il est à quatre ou cinq journees de nos Hurons tirant au Su, au delà de la Nation des Quieunontareronons. Cette Province contient prez de cent lieuës d'estendue, où il se fait grande quantité de tres-bon petun, qu'ils traittent à leurs voysins. Ils assistent les Cheveux Relevez contre la Nation de Feu, desquels ils sont ennemis mortels: mais entre les Yroquois & les nostres, avant cette esmeute, ils avoient paix & demeuroient neutres entre les deux, & chacune des deux Nations y estoit la bien venue, & n'osoient s'entre-dire ny faire aucun desplaisir, & mesmes y mangeoient souvent ensemble, comme s'ils eussent esté amis; mais hors du pays s'ils se rencontroient, il n'y avoit plus d'amitié, & s'entre-faisoient cruellement la guerre, & la continuent à toute outrance: l'on n'a sceu encor trouver moyen de les reconciller & remettre en paix, leur inimitié estant de trop longue main enracinee, & fomentee entre les jeunes hommes de l'une & l'autre Nation, qui ne demandent autre exercice, que celuy des armes & de la guerre.

Quand nos Hurons ont pris en guerre quelqu'un de leurs ennemis, ils luy font une harangue des cruautez que luy & les siens exercent à leur endroict, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en endurer autant, & luy commandent (s'il a du courage assez) de chanter tout le long du chemin, ce qu'il faict; mais souvent avec un chant fort triste & lugubre, & ainsi l'emmenent en leur pays pour le faire mourir, & en attendant l'heure de sa mort, ils luy font continuellement festin de ce qu'ils peuvent pour l'engraisser, & le rendre plus fort & robuste à supporter les plus griefs & longs tourmens, & non par charité & compassion, excepté aux femmes; filles & enfans, lesquels ils font rarement mourir; ains les conservent & retiennent pour eux, ou pour en faire des presens à d'autres qui en auroient auparavant perdu des leurs en guerre, & font estat de ces subrogez, autant que s'ils estoient de leurs propres enfans, lesquels estans parvenus en aage, vont aussi courageusement en guerre contre leurs propres parens, & ceux de leur Nation, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, ce qui tesmoigne le peu d'amour des enfans envers leurs parens, & qu'ils ne font estat que des bien faicts presens, & non des passez, qui est un signe de mauvais naturel: & de cecy j'en ay veu l'experience en plusieurs. Que s'ils ne peuvent emmener les femmes & enfans qu'ils prennent sur les ennemis, il les assomment, & font mourir sur les lieux mesmes, & emportent les reste ou la peau avec la chevelure, & encores s'est-il veu, (mais peu souvent) qu'ayans amené de ces femmes & filles dans leurs pays, ils en ont faict mourir quelques-unes par les tourmens, sans que les larmes de ce pauvre sexe, qu'i a pour toute deffence, les aye pû esmouvoir à compassion: car elles seules pleurent, & non les hommes, pour aucun tourment qu'on leur fasse endurer, de peur d'estre estimez effeminez, & de peu de courage, bien qu'ils soient souvent contraincts de jette de hauts cris, que la force des tourments arrache du profond de leur estomach.

Il est quelques-fois arrivé qu'aucuns de leurs ennemis estans poursuyvis de prés, se sont neantmoins eschappez: car pour amuser celuy qui les poursuit, & se donner du temps pour fuyr & les devancer, ils jettent leurs coliers de Pourceleines bien loin arriere d'eux, afin que si l'avarice commande à ses poursuyvans de les aller ramasser, ils peussent tousjours gaigner le devant, & se mettre en sauveté, ce qui a reussi à plusieurs: je me persuades & crois que c'est en partie pourquoy ils portent ordinairement tous leurs plus beaux coliers & matachias en guerre.

Lors qu'ils joignent un ennemy, & qu'ils n'ont qu'à mettre la main dessus, comme nous disons entre nous: Rends-toi, eux disent Sakien, c'est à dire, assied-toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire assommer sur place, ou se deffendre jusqu'à la mort, ce qu'ils ne font pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver, & d'eschapper avec le temps par quelque ruze. Or comme il y a de l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme ambition ou l'envie est aussi cause quelques-fois que ces prisonniers se mettent en liberté & se sauvent, comme l'exemple suyvant le monstre.

Deux ou trois Hurons se voulans chacun attribuer un prisonnier Yroquois, & ne se pouvans accorder, ils en firent juge leur propre prisonnier, lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a pris, & suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre la verité & exprez, pour donner un juste mescontentement à celuy de qui il estoit vray prisonnier: & de faict, indigné qu'un autre auroit injustement l'honneur qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suyvante au prisonnier, & luy dit: Tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy, qui t'avois pris, c'est pourquoy j'ayme mieux te donner liberté, qu'il aye l'honneur qui m'est deu, & ainsi le deslians le fit evader & fuyr secrettement.

Arrivez que sont les prisonniers en leur ville ou village, ils leur font endurer plusieurs & divers tourmens, aux uns plus, & aux autres moins, selon qu'il leur plaist: & tous ces genres de tourments & de morts sont si cruels, qu'il ne se trouve rien de plus inhumain: car premierement ils leur arrachent les ongles, & leur coupent les trois principaux doigts, qui servent à tirer de l'arc, & puis leur levent toute la peau de la teste avec la chevelure, & apres y mettent du feu & des cendres chaudes, ou y font degouter d'une certaine gomme fondue, ou bien se contentent de les faire marcher tous nuds de corps & des pieds, au travers d'un grand nombre de feux faicts exprez, d'un bout à l'autre d'une grande Cabane, où tout le monde qui est bordé des deux costez, tenans en main chacun un tison allumé, luy en donnent dessus le corps en passant, puis apres avec des fers-chauds, luy donnent encore des jartieres à l'entour des jambes, & avec des hoches rouges ils luy frottent les cuisses de haut-en-bas, & ainsi peu à peu bruslent ce pauvre miserable: & pour luy augmenter ses tres cuisantes douleurs, luy jettent par-fois de l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les extremitez des doigts, & de sa partie naturelle, puis leurs percent les brans pres des poignets, & avec des bastons en tirent les nerfs, & les arrachent à force, & ne les pouvans avoir les couppent, ce qu'ils endurent avec une constance incroyable, chantans cependant avec un chant neantmoins fort triste & lugubre, comme j'ay dict: mille menaces contre ces Bourreaux & contre toute cette Nation, & estant prest de rendre l'ame, ils le menent hors de la Cabane finir sa vie, sur un eschauffaut dressé exprez, là où on lui couppe la teste, puis on luy ouvre le ventre, & là tous les enfans se trouvent pour avoir quelque petit bout de boyau qu'ils pendent au bout d'une baguette, & le portent ainsi en triomphe par toute la ville ou village en signe de victoire. Le corps ainsi esventré & accommodé, on le faict cuire dans une grande chaudiere, puis on le mange en festin, avec liesse & resjouyssance, comme j'ay dict cy-devant.

Quand les Yroquois, ou autres ennemis, peuvent attrapper de nos gens, ils leur en font de mesme, & c'est à qui fera du pis à son ennemy: & tel va pour prendre, que est souvent pris luy-mesme. Les Yroquois ne viennent pas pour l'ordinaire guerroyer nos Hurons, que fueilles ne couvrent les arbres, pour pouvoir plus facilement se cacher, & n'estre descouverts quand ils veulent prendre quelqu'un au despourveu: ce qu'ils font aysement, entant qu'il y a quantité de bois dans le pays, & proche la pluspart des villages: que s'ils nous eussent pris nous autres Religieux, les mesmes tourments nous eussent esté appliquez, sinon que de plus ils nous eussent arrache la barbe la premiere, comme ils firent à Bruslé, le Truchement qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut miraculeusement delivrés par la vertu de l'Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col: car comme ils luy pensoient arracher, le tonnerre commença à donner avec tant de furies, d'esclairs & de bruits, qu'ils en creurent estre à leur derniere journee, & tous espouventez le laisserent aller, craignans eux-mesmes de perir, pour avoir voulu faire mourir ce Chrestien & luy oster son Reliquaire.

Il arrive aussi que ces prisonnier s'eschappent aucune fois, specialement la nuict, ou temps qu'on les faict promener par-dessus les feux; car en courans sur ces cuisans & tres-rigoureux braisiers de leurs pieds ils escartent & jettent les tisons, cendres & charbons par la Cabane, qui rendent apres une telle obscurité de poudre et de fumee, qu'on ne s'entre-congnoist point: de sorte que tous sont contraincts de gaigner la porte, & de sortir dehors, & lui aussi parmy la foule, & de là prend l'essor, et s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité de s'enfuyr, & de gaigner pays. J'en ay veu plusieurs ainsi échappez des mains de leurs ennemis, qui pour preuve nous faisoient voir les trois doigts principaux de la main droicte couppez.

Il n'y a presque aucune Nation qui n'ait guerre & debat avec quelqu'autre, non en intention d'en posseder les terres & conquerir leur pays: ains seulement pour les exterminer s'ils pouvoient, & pour se vanger de quelque petit tort ou desplaisir, qui n'est pas souvent grand chose; mais leur mauvais ordre, & le peu de police qui souffre es mauvais Concitoyens impunis, est cause de tout ce mal: car si l'un d'entr'eux a offencé, tué ou blessé un autre de leur mesme Nation, il en est quitte pour un present, & n'y a point de chastiment corporel (pour ce qu'ils ne les ont pont en usage envers ceux de leur Nation) si les parens du blessé ou decedé n'en prennent eux-mesmes la vengeance, ce qui arrive peu souvent: car ils ne se font, que fort rarement, tore les uns aux autres. Mais si l'offensé est d'une autre Nation, alors il y a indubitablement guerre declaree entre les deux Nations, si celle de l'homme coulpable ne se rachete par de grands presens, qu'elle tire & exige du peuple pour la patrie offencée: & ainsi il arrive le plus souvent que la faute d'un seul, deux peuples entiers se font une tres cruelle guerre, & qu'ils sont tousjours dans une continuelle crainte d'estre surpris l'un de l'autre, particulierement sur les frontieres, où les femmes mesmes ne peuvent cultiver les terres & faire les bleds, qu'elles n'ayent tousjours avec elles un homme ayant les armes au poing, pour les conserver & deffendre de quelques mauvaise advenue.

A ce propos des offences & querelles, & avant finir ce discours, pour monstrer qu'ils sçavent assez bien proceder en conseil, & user de quelque maniere de satisfaction envers la partie plaignante & lesee, je diray ce qui nous arriva un jour sur ce sujet. Beaucoup de Sauvages nos estans venus voir en nostre Cabane (selon leur coustume journaliere) un d'entr'eux, sans aucun sujet, voulut donner d'un gros baston au Pere Joseph. Je fus m'en plaindre au grand Capitaine, & luy remonstray, afin que la chose n'allast plus avent, qu'il falloit necessairement assembler un conseil general, & remonstrer à ses gens, & particulierement à tous les jeunes hommes, que nous ne leur faisions aucun tort ny desplaisir, & qu'ils ne devoient pas aussi nous en faire, puis que nous estions dans leur pays que pour leur propre bien & salut, & non pour aucune envie de leurs Castors & Pelleteries, comme ils ne pouvoient ignorer. Il fit donc assembler un conseil general auquel tous assisterent, excepté celuy qui avoit voulu donner le coup: j'y fus aussi appellé, avec le Pere Nicolas, pendant que le Pere Joseph gardoit nostre Cabane.