Un mois, & plus, s'estant escoulé, & le grand poisson changeant de contree, il fut question de trousser bagage, & retourner chacun en son village: un matin que l'on pensoit partir, la mer se trouva fort haute, & les Sauvages timides n'osans se hazarder dessus, me vindrent trouver, & me supplierent de sortir de la Cabane pour voir la mer, & leur dire ce qu'il m'en sembloit, & ce qu'il estoit question de faire: pour ce que tous les Sauvages ensemble s'estoient resolus de faire en cela tout ce que je leur dirois & conseillerois. J'avois desja veu la mer; mais pour les contenter il me fallut derechef sortir dehors, pour considerer s'il y avoit peril de s'embarquer ou non. O bonté infinie de nostre Seigneur, il me semble que j'avois la foy au double que je n'en ay pas icy! je leur dis: Il est vray qu'il y a à present grand danger sur mer; mais que personne pourtant se laisse de fretter les Canots & s'embarquer: car en peu de temps les vents cesseront, & la mer calmera: aussi-tost dit, aussi-tost faict, ma voix se porte par toutes les Cabanes de l'Isle, qu'il falloit s'embarquer, & que je les avois asseurez de la bonace prochaine. Ce qui les fist tellement diligenter, qu'ils nous devancerent tous & fusmes les derniers à desmarrer. A peine les Canots furent-ils en mer, que les vents cesserent, & la mer calma comme un plancher, jusques à nostre desembarquement & arrivee à nostre ville de Quieunonascaran.

Le soir que nous arrivasmes au port de cette ville, il estoit pres de trois quarts d'heures de nuict, & faisoit fort obscur, c'est pourquoy mes Sauvages y cabannerent: mais pour moy j'aimay mieux m'en aller seul au travers des champs & des bois en nostre Cabane, qu en estoit à demye lieuë loin, pour y voir promptement mes Confreres, de la santé desquels les Sauvages m'avoient faict fort douter: mais je les trouvay en tres-bonne disposition, Dieu mercy, de quoy je fus fort consolé, & eux au reciproque furent fort ayses de mon retour & de ma santé, & me firent festin de trois petites Citrouilles cuites sous la cendre chaude, & d'une bonne Sagamité, que je mangeay d'un grand appetit, pour n'avoir pris de toute la journee qu'un peu de bouillon fort clair, le matin avant de partir.


De la santé & maladie des Sauvages,
& de leurs Medecins.

CHAPITRE XX.

ES anciens Egyptiens avoient accoustumé d'user de vomitifs pour guerir les maladies du corps, & de sobrieté pour se conserver en santé; car ils tenoient pour maxime indubitable, que les maladies corporelles ne procedoient que d'une trop grande abondance & superfluité d'humeurs, & par consequent qu'il n'y auroit aucun remede meilleur que le vomissement & la sobrieté.

Nos Sauvages ont bien la dance & la sobrieté, avec les vomitifs, qui leur sont utiles à la conservation de la santé, mais ils ont encore d'autres preservatifs desquels ils usent souvent: c'est à sçavoir, les estuves & sueries, par lesquelles ils s'allègent, & previennent les maladies: mais ce qui ayde encore grandement à leur santé, est la concorde qu'ils ont entr'eux, qu'ils n'ont point de procez, & le peu de soin qu'ils prennent pour acquerir les commoditez de cette vie, pour lesquelles nous nous tourmentons tant nous autres Chrestiens, qui sommes justement & à bon droicts repris de nostre trop grande cupidité & insatiabilité d'en avoir, par leur vie douce, & tranquilité de leur esprit.

Il n'y a neantmoins corps si bien composé, ny naturel si bien originé, qu'il ne vienne à la fin à se debiliter ou succomber par des divers accidens ausquels l'homme est sujet. C'est pourquoy nous pauvres Sauvages, pour remedier aux maladies ou blesseures qui leur peuvent arriver, ont des Medecins & maistres de ceremonies, qu'ils appellent Oki, ausquels ils croyent fort, pour autant qu'ils sont grands Magiciens, grands Devins & Invocateurs de Diables: Ils leur servent de Medecins & Chirurgiens, & portent tousjours avec eux un plein sac d'herbes & de drogues pour medeciner les malades: ils ont aussi un Apoticaire à la douzaine, qui les suit en queue avec ses drogues, & la Tortue qui sert à la chanterie, & ne sont point si simples qu'ils n'en sçachent bien faire accroire au menu peuple par leurs impostures, pour se mettre en credit, & avoir meilleure part aux festins & aux presents.

S'il y a quelque malade dans un village, on l'envoye aussi tost querir. Il faict des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y faict des incisions, en succe le mauvais sang, & faict tout le reste de ses inventions, n'oubliant jamais, s'il le peut honnestement, d'ordonner tousjours, des festins & recreations pour premier appareil, afin de participer luy-mesme à la feste, puis s'en retourne avec ses presens S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes, apres avoir interrogé son Demon, il rend des oracles, mais ordinairement douteux, & bien souvent faux, mais aussi quelques fois veritables: car le Diable parmy ses mensonges, leur dict quelque verité.