Un honneste Gentil-homme de nos amis, nommé le sieur du Verner, qui a demeuré avec nous au pays des Hurons, nous dist un jour, que comme il estoit dans la Cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint frapper trois grands coups sur la couverture de la Cabane, & que la Sauvagesse qui congnut que c'estoit son Demon, entra aussi-tost dans sa petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracle, & entendre lea discours de ce malin esprit. Ce bon Gentil-homme preste l'oreille, & escoute le Colchique, & entendit le Diable qui se plaignoit grandement à elle, qu'il estoit fort las & fatigué, & qu'il venoit de fort loin guerir des malades, & que d'amitié particuliere qu'il avoit pour elle, l'avoir obligé de la venir voir ainsi lassé, puis pour l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient bien-tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de là, les Navires arriverent, & apres que la Sauvagesse l'eut remercié, & faict ses demandes, le Demon s'en retourna.

Un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent là, en la garde d'un Sauvage, auquel ils dirent: Se cestuy nostre compagnon meurt, tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse, & l'enterre dedans. Ce bon sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que ces François faisoient de leur compatriote, qu'il s'en plaignit par tout, disant qu'ils estoient des chiens, de laisser & abandonner ainsi leur compagnon malade, & de conseiller encore qu'on l'enterrast nud, s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps-mort, bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe pour le couvrir, que de luy oster la sienne.

L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie, part aussitost de Queuindohian, d'où il estoit, pour l'aller querir, assisté de ce Sauvage qui l'avoit en garde, l'apporterent sur leur dos jusques dans sa Cabane, où enfin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut enterré en un lieu particulier le plus honorablement; & avec le plus de ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible, dequoy les Sauvages resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec nos François, qui s'y estoient trouvez avec leurs armes. Les femmes & filles ne manquerent pas non plus en leurs pleurs accoustumez, suyvant l'ordonnance du Capitaine, & du Medecin ou Magicien des malades, lequel neantmoins on ne souffrit point approcher de ce pauvre garçon pour faire ses inventions & follies ordinaires: bien n'eust-on pas refusé quelque bon remede naturel, s'il en eust eu de propre à la maladie.

Je me suis informé d'eux, des principales plantes & racines desquelles ils se servent pour guerir leurs maladies, mais entre toutes les autres ils font estat de celle appellee Oscar, qui faict merveille contre toutes sortes de playes ulceres, & autres incommoditez. Ils en ont aussi d'autres tres-venimeuses, qu'ils appellent Ondachieya, c'est pourquoy qu'ils s'en faut donner garde, & ne se point hazarder d'y manger d'aucune sorte de racine, que l'on ne les cognoisse, & qu'on ne sçache leurs effects & leurs vertus, de peur des accidens inopinez.

Nous eusmes un jour une grande apprehension d'un François, que pour en avoir mangé d'une, devint tout en un instant grandement malade, & pasle comme la mort, il fut neantmoins guery par des vomitifs, que les Sauvages luy firent avaller. Il nous arriva encore une autre seconde apprehension, qui se tourna par apres en risee: ce fut que certains petits Sauvages ayans des racines nommees Ooxyat qui ressemble à un petit naveau, ou à une chastaigne pellee, qu'ils venoient d'arracher pour porter en leurs Cabanes; un jeune garçon François qui demeuroit avec nous, leur ayant demandé, & mangé une ou deux, & trouvé au commencement d'un goust assez agreable, il sentit peu apres tant de douleur dans la bouche, comme d'un feu tres-cuisant & picquant, avec grande quantité d'humeurs & de flegme qui luy distilloient continuellement de la bouche qu'il en pensoit estre à mourir: en en effect, nous n'en sçavions que penser, ignorans la cause de cet accident, & craignions qu'il eust mangé de quelque racine venimeuses: mais en ayant communiqué & demandé l'advis des Sauvages, ils se firent apporter le reste des racines pour voir que c'estoit, & les ayans veues & recogneues, ils se prirent à rire, disans qu'il n'y avoit aucun danger ny crainte de mal; mais plustost du bien, n'estoient ces poignantes & part trop cuisantes douleurs de la bouche. Ils se servent de ces racines pour purger les phlegmes & humiditez du cerveau des vieilles gens, & pour esclaircir la face: mais pour éviter ce cuisant mal, ils les font premierement cuire sous les cendres chaudes, puis les mangent, sans en ressentir apres aucune douleur, & cela leur faict tous les biens du monde, & suis marry de n'en avoir apporté par-deçà, pour l'estat que je croy qu'on en eust faict. On dict aussi que nos Montagnets & Canadien ont un arbre appellé Annedda; d'une admirable vertu; ils pillent l'escorce & les feuilles de cet arbre, puis font bouillir le tout en eaue, & la boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les jambes enflees & malades, & s'en trouvent bien tost gueris, comme de toutes sortes de maladies interieures & exterieures, & pour purger les mauvaises humeurs des parties enflees, nos Hurons s'incisent & decouppent le gras des jambes, avec de petites pierres trenchantes, desquelles ils tirent encore du sang de leurs bras, pour rejoindre coler leurs pippes ou petunoirs de terre rompus, qui est une tres-bonne invention, & un secret d'autant plus admirable, que les pieces recolees de ce sang, sont apres plus fortes qu'elle n'estoient auparavant. J'admirois aussi de les voir eux-mesmes brusler par plaisir de la moëlle de sureau sur leurs bras nuds & l'y laissoient consommer & esteindre de sorte que les playes, marques & cicatrices y demeuroient imprimees pour tousjours.

Quand quelqu'un veut faire suerie, qui est le remede le plus propre & le plus commun qu'ils ayent, pour se conserver en santé, prevenir les maladies & leur couper chemin. Il appelle plusieurs de ses amis pour suer avec luy: car luy seul ne le pourroit pas aysement faire. Il font donc rougir quantité de cailloux dans un grand feu, puis les en retirent & mettent en un monceau au milieu de la Cabane, ou la part qu'ils desirent dresser leur suerie, (car estans par les champs en voyage, ils en usent quelques-fois) puis dressent tout à l'entour des bastons fichez en terre, à la hauteur de la ceinture, & plus, repliez, par dessus, en façon d'une table ronde, laissans entre les pierres & les bastons un espace suffisant pour contenir les hommes nuds qui doivent suer, les uns joignans les autres, bien serrez & pressez tout à l'entour du monceau de pierres assis contre terre & les genouils eslevez au devant de leur estomach: y estans on couvre toute la suerie par dessus & à l'entour, avec de leurs grandes escorces, & des peaux en quantite: de sorte qu'il ne peut sortir aucune chaleur ny air de l'estuve, & pour s'eschauffer encore d'avantage, & s'exciter à suer, l'un des deux chante, & les autres disent & repetent continuellement avec force & vehemence (comme en leurs dances), Het, het, het, & n'en pouvans plus de chaleur, ils se font donner un peu d'air, en ostant quelques peau de dessus; & par-fois ils boivent encore de grandes potees d'eau froide, & puis se font recouvrir, ayans sué suffisamment, ils sortent, & se vont jetter en l'eau, s'ils sont proche de quelque riviere; sinon ils se lavent d'eau froide, & puis festinent: car pendant qu'ils suent, la chaudiere est sur le feu, & pour avoir bonne suerie; ils y bruslent par-fois du petun: comme en sacrifice & offrande; j'ay veu quelques-uns de nos François en de ces sueries avec les Sauvages, & m'estonnois comme ils la vouloient & pouvoient supporter, & que l'honnesteté ne gaignoit sur eux de s'en abstenir.

Il arrive aucunes-fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs malades de sortir du bourg, & de s'aller cabaner dans les bois, ou en quelqu'autre lieu escarté, pour luy observer là, pendant la nuict, ses diaboliques inventions, & ne sçay pour quel autre sujet il le feroit, puis que pour l'ordinaire cela ne se practique point que pour ceux qui sont entachez de maladie sale ou dangereuse, lesquels on contrainct seuls, & non les autres, de se separer du comme jusques à entiere guerison; qui est une coustume & ordonnance louable & tres-bonne, & qui mesme devroit estre observee en tout pays.

A ce propos & pour confirmation, je diray, que comme je me promenois un jour seul, dans les bois de la petite Nation des Quieunontateronons, j'apperceu un peu de fumee, & desireux de voir que c'estoit, j'advançay, tiray cette part, où je trouvay une Cabane ronde, faicte en façon d'une Tourelle ou Pyramide haute eslevee, ayant au faite un trou ou souspiral par où sortoit la fumee: non content j'ouvris doucement la petite porte de la Cabane pour sçavoir ce qui estoit dedans & trouvay un homme seul estendu de son long aupres d'un petit feu: je m'informay de luy pourquoy il estoit ainsi sequestré du village, & de la cause qu'ils se deuilloit; il me respondit, moitié en Huron, & moitié en Algoumequin, que c'estoit pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit que la mort, & que pour de semblables maladies ils avoient accoustumé entr'eux, de separer & esloigner du commun, ceux qui en estoient attaincts, de peur de gaster les autres par la frequentation; & neantmoins qu'on luy apportoit ses petites necessitez & partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas d'avantage pour lors, à cause de leur pauvreté. J'avois beaucoup de compassion pour luy: mais cela ne luy servoit que d'un peu de divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus aupres de luy: car de luy donner quelque nourriture ou rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois moy-mesme dans une grande necessité.

Le Truchement des Honqueronons me dist un jour, que comme ils furent un longtemps pendant l'hyver, sans avoir dequoy manger autre chose que du petun, & quelque escorce d'arbre, qu'il en devint tellement foible & debile, qu'il en pensa estre au mourir, & que les Sauvages le voyant en cet estat, touchez & esmeus de compassion, luy demanderent s'il vouloit qu'on l'achevast, pour le delivrer des peines & langueurs qu'il souffroit, puis qu'aussi bien faudroit-il qu'il mourust miserablement par les champs, ne pouvant plus suyvre les trouppes, mais il fut d'advis qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur, que se precipiter à la mort, aussi avoit-il raison: car à quelques jours de là Dieu permist qu'ils prindrent trois Ours qui les remirent tous sus-pieds, & en leurs premieres forces, apres avoir est quatorze ou quinze jours en jeusnes continuels.

Il ne faut pas s'estonner ou trouver estrange qu'ils ayent (touchez & esmus de compassion) presenté & offert de si bonne grace; la mort à ce Truchement, puisqu'ils ont cette coustume entr'eux (j'entends les Nations errantes, & non Sedentaires) de tuer & faire mourir leurs peres & meres, & plus proches parens desja trop vieux, & qui ne peuvent plus suyvre les autres, pensans en cela leur rendre de bons services.