J'ay quelques fois esté curieux d'entres au lieu où l'on chantoit & souffloit les malades, pour en voir toutes les ceremonies, mais les Sauvages n'en estoient pas contens, & m'y souffroient avec peine, pour ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions: & peur cet effect, à mon advis, ou pour autre sujet à moy incogneu, ils rendent aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque lumiere D'en haut, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires & appellez. Pendant qu'on chante il y a des pierres qui rougissent au feu, lesquelles le Medecin empoigne & manie avec ses mains, puis maches des charbons ardens, faict du Diable deschaisné, & de ses mains ainsi eschaufées, frotte, & souffles les parties malades du patient, on crache sur le mal de son charbon masché.
Ils ont aussi entr'eux des obsedez ou malades de maladies de furies, ausquels il prendra bien envie de faire dancer les femmes & filles toutes ensemble, avec l'ordonnance du Loki, mais ce n'est pas tout, car luy & le Medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries & des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus souvent hors d'eux-mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux estincelans, & effroyables, quelques-fois debout, & quelques-fois assis, ainsi que la fantasie luy en prend: aussi-tost une quinte luy reprendra, & fera tout du pis Qu'il pourra, puis il se couche, où il s'endors quelque espace de temps, & se resveillant en sur-sautant r'entre dans ses premieres furies, renverse, & brise & jette tout ce qu'il rencontre en son chemin, avec du bruit, du dommage, & des insolences nompareilles: cette furie se passe par le sommeil qui luy reprend. Apres il faict suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il appelle, d'où il arrive que quelques-uns de ces malades se trouvent gueris, & c'est ce qui les entretient dans l'estime de ces diaboliques ceremonies. Car il est bien croyable que ces malades ne sont pas tellement endiablez qu'ils ne voyent bien le mal qu'ils font; mais c'est une opinion qu'ils ont, qu'il faut faire du demoniacle pour guerir les fantaisies ou troubles de l'esprit, & par une juste permission divine, il arrive le plus souvent qu'au lieu de guerir, ils tombent de fievre en chaud mal, comme on dict, & que ce qui n'estoit auparavant qu'une fantasie d'esprit, causee d'une humeur hipocondre, ou d'une operation de l'esprit malin, se convertit en une maladie corporelle avec celle de l'esprit, & c'est ce qui estoit en partie cause que nous estions souvent suppliez de la part des Maistres de la ceremonie, & de Messieurs du Canseil, de prier Dieu pour eux, & de leur enseigner quelque bon remede pour ses maladies, confessant ingenuement que toutes leurs ceremonies, dances, chansons, festins & autres singeries, n'y servoient du tout rien.
Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais elles ne sont si insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles marchent à quatre pieds comme bestes, & font mille grimasses & gestes de personnes insensees: ce que voyant le Magicien, il commence à chanter; puis avec quelque mime la soufflera, luy ordonnant de certaines eaues à boire, & qu'aussi tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare pour lors, neantmoins il est aussi-tost faict.
Le cry faict, & le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, jusques à une autre-fois qu'il la reviendra voir, la soufflera, & chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez & luy ordonnera encore de plus trois ou quatre festins tout de suite; & s'il luy vient en fantasie commandera des Mascarades, qu'ainsi accommodez ils aillent chanter pres du lict de la malade, puis aillent courir par toute la ville pendant que le festin se prepare, & apres leurs courses ils reviennent pour le festin; mais souvent bien las & affamez.
Lors que tous les remedes & inventions ordinaires n'ont de rien servy, & qu'il y a quantité de malades en un bourg ou village, ou du moins que quelqu'un des principaux d'entr'eux est detenu d'une griefve maladie, ils tiennent conseil, & ordonnent Lonouoyroya, qui est l'invention principale, & le moyen plus propre (à ce qu'ils disent) pour chasser les Diables & malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent, procurent & apportent toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent & souffrent au corps & en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à casser, renverser, & boulverser tout ce qu'ils rencontrent par les Cabanes, comme gens forcenez, jettent le feu & les tisons allumez par les rues: crient, hurlent, chantent & courent toute la nuict par les rues, & à l'entour des murailles ou pallissades du bourg, sans se donner aucune relasche; apres ils songent en leur esprit quelque chose qui leur vient premier en la fantasie (j'entends tous ceux & celles qui veulent estre de la feste) puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de feu en feu, & s'arrestant à chacun un petit espace de temps chantans doucement (ces mots): Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, & telles & semblables paroles en la louange de ceux qui leur ont donné, & en beaucoup de mesnages on leur offre librement: qui un cousteau, qui un petunoir, qui un chien, qui une peau, un canot, ou autre chose, qu'ils prennent sans en faire autre semblant, jusques à ce qu'on vient à leur donner la chose qu'ils avoient songee, & celuy qui la reçoit fait alors un cry en signe de joye, & s'encourt en grand haste de la Cabane, & tous ceux du logis en luy congratulant, font un long frappement de mains contre terre avec cette exclamation ordinaire, Hé é é é é, & ce present est pour luy: mais pour les autres choses qu'il a eues, & qui ne sont point de son songe, il les doit rendre apres la feste, à ceux qui les luy ont baillees. Mais s'ils voyent qu'on ne leur donne rien ils se faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux qu'il sortira hors la porte, prendra une pierre, & la mettra aupres de celuy ou celle qui ne luy aura rien donné, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est un marque d'injure, reproche & de mauvaise volonté.
Ceste feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant ce temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent, s'en estiment miserable, & croyant qu'ils mourront bien-tost. Il y a mesme de pauvres malades qui s'y font porter sous esperance d'y rencontrer leur songe, & par consequent leur santé & guerison.