En delaissant la nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage de deux ou trois cens lieuës au delà des Hurons, tirant su Sur, que j'avois promis faire avec mes Sauvages, si tost que nous eussions esté de retour dans le pays, pendant que le Pere Nicolas eust esté descouvrir quelque autre Nation du costé du Nord. Mais Dieu, admirable en toutes choses, sans la permission duquel une seule fueille d'arbre ne tombe point, a voulu que la chose soit arrivee autrement.

Prenant congé de mes pauvres Sauvages affligez de mon depart, je taschay de les consoler, & leur donnay esperance de les revoir au plustost qu'il me seroit possible, & que le voyage que je devois faire en France ne procedoit pas d'aucun mescontentement que j'eusse receu d'eux, ny pour envie qu'eusse de les abandonner, ains pour quelqu'autre affaire particuliere qui m'obligeoit de m'absenter d'eux pour un temps. Ils me prierent de me ressouvenir de mes promesses, & puis je ne pouvois estre diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans dix ou douze lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de m'y venir retrouver, pour me reconduire en leur pays. Il est vray que ces pauvres gens ne manquerent pas de m'y venir rechercher l'annee d'apres, comme il me fut mandé par nos Religieux: mais l'obedience de mes Superieurs qui m'employoit à autre chose à Paris, ne me permist pas d'y retourner, comme j'eusse bien desiré.

Avant mon depart nous les conduismes dans nostre Couvent, leur fismes festin, & tout la courtoisie & tesmoignage d'amitié à nous possible, & leur donnasme à tous quelque petit present, particulierement au Capitaine & Chef de Canot, auquel nous donnames un Chat pour porter à son pays, comme chose rare, & à eux incogneue: ce present luy agrea infiniment, & en fit grand estat; mais voyant que ce Chat venoit à nous lors que nous l'appellions, il conjectura de là qu'il estoit plein de raison, & qu'il entendoit tout ce que nous luy disions: c'est pourquoy, après nous avoir humblement remercié d'un present si rare, il nous pria de dire à ce Chat que quand il seroit en son pays qu'il ne fist point du mauvais, & qu'il ne s'en allast point courir par les autres Cabanes ny par les forests; mais qu'il demeurast tousjours dans son logis pour manger les Souris, & qu'il l'aymeroit comme son fils, & ne luy laisseroit avoir faute de rien.

Je vous laisse à penser & considerer la naïfveté & simplicité de ce bon homme, qui pensoit encore le mesme entendement & la mesme raison estre au reste des animaux de l'habitation, & s'il fut pas necessaire le tirer de cette pensee et le mettre luy-mesme dans la raison, puis que desja ll m'avoit faict auparavant la mesme question, touchant le flux & reflux de la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre, & avoir une volonté.

C'est à present, c'est à cette heure, qu'il faut que je te quitte, ô pauvre Canada, ô ma chere Province des Hurons, celle que j'avois choisie pour finir ma vie en travaillant à ta conversion! pense-tu que ce ne soit sans un regret & une extreme douleur, puis que je te vois encore gisante dans l'espaisse tenebre de l'infidelité, si peu illuminee du Ciel, si peu esclairee de la raison, & si abrutie dans l'habitude de tes mauvaises coustumes; tu as mal mesnagé les graces que le Ciel t'a offertes, tu veux estre Chrestienne, tu me l'as dit. Mais helas! la croyance ne suffit pas, il faut le Baptesme: mais si tu ne quittes tout ce qui est de vicieux en toy, de quoy te serviront la croyance & le Baptesme, sinon d'une plus grande condemnation; j'espere en mon Dieu toutes fois, que tu feras mieux, & que tu seras celle qui jugera & condemnera un jour devant le grand Dieu vivant beaucoup de Chrestiens plus mal vivans, & mieux instruits que toy, qui n'as encore veu de Religieux, que des pauvres Recollets du Seraphique sainct François, qui ont offert à Dieu & leur vie & leur sang pour ton salut.

Passons maintenant dans ces barques jusques à Tadoussac, où le grand vaisseau nous attend, puis que nous avons fait nos adieux à nos Freres & François, & à nos pauvres Sauvages. Ce grand vaisseau nous conduira à Gaspé, où nous apprendrons que les Anglois nous attendent à la Manche avec deux grands Navires de guerre pour nous prendre au passage; mais Dieu en disposera autrement, s'il luy plaist.

Cet advis donné par des pescheurs nous fit encore tarder quelques jours, pour avoir la compagnie de trois autres vaisseaux de la flotte qui se chargeoient de Molues, avec lesquels nous fismes voile, & courusmes en vain un Escumeur de mer Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre environ trois cens lieuës au deça du grand Banc, puis arrivez assez pres de la Manche, il s'esleva une brune si obscure & favorable pour nous, qu'ayant, à cause d'icelle, perdu nostre route, & donné jusques dans la terre d'Angleterre, en une petite Baye proche une tour à demy ruynée, nous ne fusmes nullement apperceus de ces guetteurs qui nous pensoient surprendre en chemin, & arrivasmes (assistez de la grace de nostre bon Dieu) à la rade de Dieppe, & de là (de nostre pied) à nostre Couvent de Paris fort heureusement & pleins de santé Dieu mercy, auquel soit honneur, gloire & louange à jamais. Ainsi soit-il.

DICTIONAIRE

DE LA LANGUE

HURONNE.