Ce fut icy où je trouvay dans les bois environ un petit quart de lieuë du village, un pauvre Sauvage malade, enfermé dans une Cabane ronde, couché de son long aupres d'un petit feu, duquel j'ay faict mention cy-devant au chapitre des malades. Me promenant par le village, & visitant les Sauvages, un jeune garçon me fit present d'un petit Rat musqué, pour lequel je luy donnay en eschange un autre petit present, duquel il faisoit autant d'estat, que je faisois de ce petit animal. Le truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traitta un Chien, dequoy nous fismes festin le lendemain matin, en compagnie de plusieurs Sauvages de nos Canots, & puis nous troussasmes bagage, fismes nos apprests, & nous mismes en chemin, nonobstant les nouveaux advis que les Algoumequins nous donnoient des Navires de France qu'ils croyoient estre perdues & subemergées en mer, ou pris par les Corsaires & en effect il y avoit l'apparence assez de la croire, en ce que le temps de leur arrivee ordinaire estoit desja de longtemps escoulé, & si on n'en recevoit aucune nouvelle. Ce fut ce qui me mit pour lors dans les doutes, bien que je fisse tousjours bonne mine à mes gens, de peur qu'ils ne s'en retournassent, comme ils en estoient sur le pointc.
Passans au saut sainct Louys, long d'une bonne lieuë & tres-dangereux en plusieurs endroicts, nostre Seigneur me garantit & preserva d'un precipice & cheute d'eu où je m'en allois tomber infailliblement, car comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le Canot à la main, estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suyvre à pied, dans les eaux, ny sur la terre par trop montagneuse, & embarrassee de bois & de rochers, la violence de l'eau leur ayant faict eschapper des mains, je me jettay fort à propos sur une petite roche en passant, puis en mesme temps le Canot tombe par une cheute d'eau dans un precipice, parmy les bouillons & les rochers, d'où ils le retirerent à demy brisé avec une longe corde, que (prevoyant le danger) ils y avoient attachée; & apres ils le raccommoderent: à terre avec des pieces d'escorces qu'ils portoient quant-&-eux: depuis nous souffrismes encore plusieurs coups de vagues dans nostre petit vaisseau, & passasmes par de grandes, hautes & perilleuses eslevations d'eau, qui faisoient dancer, hausser & baisser nostre Canot d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché & raccourcy, pour ne point empescher mes Sauvages de bien gouverner, & voir de quel bord ils devoient prendre. De là nous allasmes cabaner dans une Sapiniere assez incommodement, d'où nous partismes le lendemain matin, encore tous mouillés, & continuasmes nostre chemin par un lac & de là par la grande riviere, jusques à deux lieuës pres du Cap de Victoire, où nous cabanasmes sous un arbre peu à couvert des pluyes, qui continuerent du soir jusques au lendemain matin, que nous nous rendismes audict Cap de Victoire, où desja estoit arrivé depuis deux jours le Truchement Bruslé, ave ceux ou trois Canots Hurons.
Je vous rends graces, ô mon Dieu, que vous nous ayez conduits jusques icy sans peril, mais voicy, je ne suis pas plustost descendu à terre, pensant me rafraischir, que j'entends les plaintes du Truchement & de ses gens, qui sont empeschez par les Montagnets & Algoumequins de passer outre, & veulent qu'ils attendent là avec eux les barques de la traicte: je ne trouvay point à propos de leur obeyr, & dis que je voulois descendre & que pour eux qu'ils demeurassent là, s'ils vouloient, & me voyant dans cette resolution, & que difficilement me pouvoient ils empescher, & encore moins osoient-ils me violenter, comme ils avoient faict le Truchement. Ils trouverent invention d'intimider nos Hurons par une fourbe qu'ils leur firent croire, que à tout le moins tirer d'eux quelques presens. Ils firent donc courir un bruit qu'ils avoient receu vingt coliers de Pourceleine des Ignierhonons (ennemis mortels des Hurons) à la charge de les envoyer advertir de l'arrivee desdits Hurons, afin qu'ils peussent les venir tous mettre à mort, & qu'en peu de temps, ils viendroient en tres grand nombre. Nos gens, vainement espouventez de cette mauvaise nouvelle, tindrent conseil là dessus, un peu à l'escart dans le bois, où je fus appellé avec le Truchement, qui estoit d'aussi legere croyance qu'eux, & pour conclusion ils se cottiserent tous, qui de rets, qui de petun, bled farine & autres chose, qu'ils donnerent aux Capitaines et Chefs principaux des Montagnets & Algoumequins, afin de se les obliger. Il n'y eut que mes Sauvages qui ne donnerent rien: car je me doutay incontinent du stratageme & mensonge auquel les Sauvages sont sujets, & se font aysement croire à ceux de leur sorte: car ils n'ont qu'à dire je l'ay songé s'ils ne veulent dire on me l'a dit, & cela suffit.
Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que passer outre nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent particulierement ceux qu'ils font en commun. En toutes les villes, bourgs & villages de nos Hurons, ils font un certain amas de coliers de pourceleine, rassades, haches, cousteaux, & generallement de tout ce qu'ils gaignent ou obtiennent pour le commun soit à la guerre, traicté de paix, rachapt de prisonniers, peages des Nations qui passent par leurs terres, & par toute autre voy & maniere qui se presente. Or est-il que toutes ces choses sont mises & disposees entre les mains & en la garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de la Republique & lors qu'il est question de faire quelque present pour le bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix, ou pour autre service du public, ils assemblent le conseil, auquel, apres avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le thresor, & arresté le nombre & la qualité des marchandises qui en doivent estre tirees, on advise le Thresorier de fouiller dans les coffres, & d'en apporter tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve espuisé de finances, pour lors chacun se cottise librement de ce qu'il peut, & sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité & bonne volonté; & jamais ils ne manquent de trouver les choses necessaires & accordees, tant ils ont le coeur genereux & assis en bon lieu, pour le salut commun.
Pour revenir au dessein que j'avois de partir du Cap de Victoire, & d'aller jusqu'à Kebec, je me resolus en fin (apres avoir un peu contesté avec les Montagnets & Algoumequins) de faire mettre nostre Canot en l'eau, comme je fis, dés la poincte du jours, que tous les Sauvages dormoient encore, & n'esveillay personne que le Truchement pour me suyvre, s'il pouvoit, ce qu'il fist au mesme instant, & fismes telle diligence, favorisez du courant de l'eau, & qu'il n'y avoit aucun saut à passer, que nous fismes vingt-quatre bonnes lieuës ce jour là, nonobstant l'incommodité de la pluye, & cabanasmes au lieu qu'on dit estre le milieu du chemin de Kebec au Cap de Victoire, où nous trouvasmes une barque à laquelle on nous donna la collation, puis des pois & des prunes pour faire chaudiere entre nos Sauvages, lesquels d'ayse, me dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne s'estoient point trompez en la croyance qu'is en avoient tousjours eue, veu la reverence & le respect que me portoient les François, & les presents qu'ils m'avoient faicts; qui estoient ces pois & ces pruneaux, desquels ils firent bonne expedition è l'heure du souper, ou plustost disner car nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour.
Le lendemain dés le grand matin, nous partismes delà, & en peu d'heures trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un bon vent: & apres avoir salué celuy qui y commandoit, avec le reste de l'equipage, & faict un peu de collation, nous passasmes outre en diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme fismes avec la grace du bon Dieu. Sur l'heure de midy mes Sauvages cacherent tous du sable un peu de bled d'Inde à l'accoustumée & firent festin de farine cuite, arrosée de suif d'Eslan fondu mais j'en mangeai tres peu pour lors (sous esperance de mieux le soir): car comme je ressentois desja l'air de Kebec, ces viandes insipides & de mauvais goust, ne me sembloient pas si bonnes qu'auparavant particulierement ce suif fondu, qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles, lequel seroit là mangé en guise d'huile, ou de beurre fraiz, & eussions esté trop heureux d'en avoir pour mettre dans nostre pauvre Menestre au pays des Hurons.
A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passasmes assez proche d'un village de Montagnets, dressé sur le bord de la riviere, dans une Sapiniere, le Capitaine duquel, avec plusieurs autres de la bande, nous vindrent à la rencontre dans un Canot, & vouloient à toute force contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled & farine, comme estant deu (disoient-ils) à leur Capitaine, pour le passage & entree dans leurs terres: mais les François qui là avoient esté envoyez exprez dans une Chalouppe, pour empescher ces insolences, leur firent lascher prise, tellement que mes gens ne furent en rien foullez, que du reste de nostre Menestre du disner, qui estoit encore dans le pot, laquelle ces Montagnets mangerent à pleine main toute froide, sans autre ceremonie.
De là nous arrivasmes d'assez bonne heure à Kebec, & eus le premier à ma rencontre le bon Pere Joseph qui y estoit arrivé depuis huict jours; avec lequel (apres m'estre un peu rafraischy, & receu la courtoisie de Messieurs de l'habitation, & veu cabaner mes Sauvages) je fus à nostre petit Couvent, scitué sur la riviere sainct-Charles; où je trouvay tous nos Confreres en bonne santé, Dieu mercy: desquels (apres l'action de graces que nous rendismes premierement à Dieu & à ses Saincts) je receus la charité & bon accueil que ma foiblesse, lassitude & debilité pouvoit esperer d'eux.
Quelques jours apres il fut question de faire mes petits apprests; pour retourner promptement aux Hurons avec mes Sauvages, qui avoient achevé leur traicte; mais quant tout fut prest, & que je pensay partir, il me fut delivré des lettres avec une obedience, de la part de nostre Reverend Pere Provincial, par lesquelles il me mandoit de m'embarquer au plus prochain voyage pour retourner en France, demeurer de Communauté en nostre Couvent de Paris, où il desiroit se servir de moy.
Il fallut donc changer de batterie, & delaisser Dieu pour Dieu par l'obeyssance, puis que sa divine Majesté en avoit ainsi ordonné. Car je ne pû recevoir aucune raison pour bonne, de celles qu'on m'alleguoit de ne m'en point retourner, & d'envoyer mes excuses par escrit à nostre Reverend Pere Provincial, pource qu'une simple obeyssance estoit plus conforme à mon humeur, que tout le bien que j'eusse peu esperer par mon travail au salut & conversion de ce pauvre peuple, sans icelle.