O pauvre peuple, combien tu es digne de compassion! j'advoue que tu es le plus superbe & revesche de tous ceux que j'ay point veu. Vien maintenant au devant de nous, & dispose tes troupes pour nous attendre de pied coy au port où nous devons descendre, ne pouvans éviter ta veue & tes insolences bornees & arrestees: pourtant à la seule vois d'un pauvre Religieux Recollet de sainct François, que tu crois estre Capitaine, & n'est qu'un pauvre & simple soldat & indigne serviteur d'un Jesus-Christ crucifié & mort pour nous en Croix.

Apres avoir pris langue de quelques Sauvages que nous trouvasmes cabanez à l'escart, nous arrivasmes au port où desja s'estoient portez presque tous les Sauvage du bourg, lesquels avec de grands bruits & huees nous y attendoient, en intention de profiter de nos vivres, bleds & farines: mais comme ils s'en voulurent saisir, & que desja ils estoient entrez dans nos Canots, je fis le hola, & les en fis sortir (car mes gens n'osaient dire mot) & fis tout porter au lieu où nous voulusmes cabaner, un peu esloigné d'eux, pour éviter leurs trop frequentes visites.

Il ne faut point douter que ces Honqueronons n'estoient pas si simples qu'ils ne vissent bien (comme ils nous en firent quelques reproches) que je me disois maistre des bleds & farines, par une invention trouvee & inventee par mes gens, pour s'exempter de leur violence & importunité; mais il leur fallut avoir patience & mortifier leur contradiction: car ils n'osoient m'attaquer ou me faire du desplaisir, de peur du retour, à la traicte de Kebec, où ils vont tous les ans.

Je dis veritablement, & le repete derechef, que c'est icy le peuple le plus revesche, le plus superbe & le moins courtois de tous ceux que j'ay veus, mais aussi est-il le mieux couvert, le mieux matachié & le plus joly & paré de tous; comme si à la braverie estoit inseparablement attachee & conjointe la superbe, la vanité & l'orgueil, mere nourriciere de tout le reste des vices & pechez. Les jeunes femmes & les filles semblent des Nymphes, tant elles sont bien accommodées, & des Biches tant elles sont legeres du pied. Nous passames le reste du jour à nous cabaner, & encor' tout le suyvant pour la venue du Truchement Bruslé, qui nous prioit de l'attendre de compagnie: mais nous trouvasmes si peu de courtoisie & de faveur dans ce village, qu'aucun ne nous y voulut pas traicter un seul morceau de poisson qu'à prix déraisonnable, peut-estre par un ressentiment qu'ils avoient de ne leur avoir laissé les bleds & farines en leur liberté, comme ils s'estoient promis. Ils ne laissoient pourtant de nous venir voir devant nostre cabane; neantmoins plustost pour nous controller & se mocquer de nous, que pour s'instruire de leur salut, car à l'heure du repas me voyant souffler ma Sagamité, pour estre trop chaude, ils s'en prenoit à rire, ne considerans point que je n'avois pas la langue ny le palais ferté ny endurcy comme eux.

Au partir de ce village, nous allasmes cabanner en un lieu tres-propre à la pesche, où nous prismes quantité de poissons de diverses especes, que nous mangeasmes cuits en eau & rostis, mais il y avoit cela d'incommode que mes gens n'escailloient point celuy qu'ils deminssoient dans la Sagamité, non plus que celuy qui se mangeoit en autre façon, telle estant leur coustume, de sorte qu'à chaque cueilleree de Sagamité qu'on prenoit, il falloit faire estat d'en cracher une partie dehors, & lors qu'ils avoient quelque morceau de viande à deminsser, ils se servoient de leur pied pour le tenir, & de la main pour la couper.

Les grands orages qu'il fit ce jour-là, & les pluyes continuelles qui durerent jusques au lendemain matin, furent cause que nous logeasmes fort incommodement dans un lieu marescageux, où d'aventure nous trouvasmes un chien esgaré que mes Sauvages prirent & tuerent à coups de haches, & le firent cuire pour nostre souper. Comme au chef, ils me presenterent la teste, mais je vous asseure qu'elle estoit si hideuse, & avoit une grand' gueule behante si desagreable, que je n'eus pas le courage d'en manger, & me contentay d'un morceau de la cuisse. Au souper du lendemain nous mangeasmes un Aigle, que mes gens m'avoient desnichée, puis deux ou trois autres en autre temps, pour ce que ces oyseaux estoient si lourds à porter, avec les avirons: que j'avois desja en ma charge, que je ne pûs les conserver un plus long temps, & fallut nous en desfaire.

Le jour suyvant, apres avoir tout porté à 5 ou 6 sauts, & passé par des lieux tres-perilleux, nous prismes giste en un petit hameau d'Algoumequins sur le bord de la riviere, qui a en cet endroict plus d'une bonne lieue de large: le lendemain environ l'heure de midy, nous vismes deux Arcs au Ciel, fort visibles & apparens, que tenoient devant nous les deux bords de la riviere comme deux arcades, sous lesquelles il sembloit que nous deussions passer. Le soir nos Sauvages mangerent un Aigle, de laquelle je ne voulus pas seulement prendre du bouillon pour l'amour de nostre Seigneur, & le respect du Vendredy (bien que je fusse bien foible) dequoy mes gens resterent bien edifiez & satisfaits, que je ne fisse rien contre la volonté de nostre bon JESUS. Le matin nous nous mismes sur la riviere, qui en cet endroict est tres-large, & semble un lac, couvert par tout d'un si grand nombre de Papillons morts, que j'eusse auparavant douté s'il y en auroit bien en autant en tout le Canada: à quelques heures, de là, un François, nommé la Montagne, avec ses Sauvages, se penserent perdre, & tomber dans un precipice & cheute d'eau, de laquelle ils ne fussent jamais sortis que morts & tous brisez, & leur faute estoit, en ce qu'ils n'avoient pas assez tost pris terre.

Nous avons faict mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de sauts & de precipices dangereux: mais voicy le saut de la Chaudiere que nous allons le presentement trouver, le plus admirable, le plus dangereux & le plus espouventable de tous: car il est large de plus d'un grand quart de lieuë et demy, il a au travers quantité de petites Isles qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couvertes en partie de meschant petits bois, le tout entre-coupé de concavitez & precipices, que ces boüillons & cheutes d'eau de six ou sept brasses, on faict à succession de temps, & particulierement à un certain endroict, où l'eau tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il s'y est cavé un large & profond bassin: si bien que l'eau courant là dedans circulairement y faict des tres-puissans bouïllons, qui produisent des grandes fumees de poudrin de l'eau qui s'eslevent en l'air. (Il y a encor' un autre semblable bassin ou chaudiere plus à l'autre bord de la riviere, qui est presque aussi impetueux & furieux que le premier, & tend de mesmes ses eauës en grands precipices): & c'est la raison pourquoy nos Montagnets & Canadiens ont donné à ce saut le nom Asticou, & les Hurons Anoò qui veut dire chaudiere en l'une & en l'autre langue. Cette cheute d'eau meine un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux lieuës loin, puis sort & tombe dans un autre profonde concavité ou grand bassin, environné d'un grand rocher, où il ne se voit rien qu'une tres espaisse escume, qui couvre & cache l'eau au dessous. Et comme je m'amusois à contempler & considerer toutes ces cheutes d'eau entrer de si grande impetuosité dans ces chaudieres, & en ressortir avec la mesme impetuosité, je me donnay garde que tous ces rochers d'alentour, où je me tenois, sembloient tous couverts de petits limas de pierre, & n'en peux donner autre raison, sinon, que c'est, ou de la nature de la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau tombant là dessus, peut avoir causé tous ces effects: c'est aussi en cet endroict où je trouvay premierement des plantes d'un Lys incarnat, qui n'avoient que deux fleurs sur chacune tige.

Environ un quart de lieuë apres le saut de la chaudiere, nous passasmes à main droicte devant un autre saut ou cheute d'eau admirable, d'une riviere qui vient du costé du Su, laquelle tombe d'une telle impetuosité de vingt ou vingt-cinq brasses de haut dans la grande riviere, sur laquelle nous estions, qu'elle faict deux arcades, qui ont de largeur pres de trois cens pas. Les jeunes hommes sauvages se donnent quelquefois le plaisir de passer avec leurs Canots par derriere la plus large, & ne se mouillent que de poudrin que faict l'eau, mais il me semble qu'ils font en cela une grande folie, pour le danger qu'il y a assez eminent: & puis, à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet qui nous peut causer un repentir & tirer sur nous la risee & la mocquerie de tous les autres? Les Yroquois venoient ordinairement jusques en ces contrees, pour surprendre nos Hurons au passage allant à la traicte; mais depuis qu'ils ont sceu qu'ils commençoient de mener des François avec eux, ils ont comme desisté d'y plus aller, neantmoins nos gens à tout evenement, se tindrent toujours sur leur garde, de peur de quelque surprise, & s'allerent cabaner hors danger, & comme nous souffrismes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous fallut de mesme souffrir les orages, les grands bruits du tonnerre, & les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin, que nous nous remismes en chemin, encore tous mouillez, & affiligez d'un faux rapport qui nous avoit est faict par un Algoumequin, que la flotte de France estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps à mes gens de descendre jusques à Kebec: mais apres estre un peu r'entré en moy-mesme, & ruminé ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinent de stratageme & de la finesse de l'Algoumequin qui avoit controuvé ce mensonge, pour nous faire retourner en arriere, & en suitte persuader à tous les autres Hurons de n'aller point à la traicte. Je fis donc entendre à mes Sauvages la malice de l'homme, & leur fis continuer nostre voyage, avec esperance de bons succez.

De là nous allasmes cabanez à la petite Nation que nos Hurons appellent Quieunontateronons, où nous n'eusmes pas à peine pris terre & dressé nostre Cabane, que les deputez du village nous vindrent visiter, & supplier nos gens d'essuyer les larmes de ving-cinq ou trente pauvres vefves qui avoient perdu leurs marys l'hivers passé, les uns de la faim, & les autres de diverses maladies naturelles, je les priay d'avoir patience en cette pressante necessité, & que le tout ne consistoit qu'à quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves pour addoucir leur douleur, & essuyer leurs larmes. Ils en firent en effect leur petit devoir, & donnerent un present de bled d'Inde & de farine à ces pauvres bonnes gens: je les appelles bons pource qu'en effect je les trouvay tels, & d'une humeur tellement accommodante, douce & pleine d'honnesteté, que je m'en trouvay fort edifié & satisfaict.