Ce lieu estoit fort plaisant & agreable, & accommodé d'un tres beau bois de gros Pins fort hauts, droicts, & presque d'une egale grosseur & hauteur, & tous Pins, sans meslange d'autre bois, net & si vuide de brossailles & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le travail d'un excellent jardinier.

Avant que partir de là, mes Sauvages y afficherent les Armoiries de nostre Bourg de Queunonascaran, car chacun bourg ou village des hurons a ses Armoiries particulieres, qu'ils dressent sur les chemins faisans voyages, lors qu'ils veulent qu'on sçache qu'ils ont passé celle part. Ces Armoiries de nostre bourg furent depeintes sur un morceau d'escorce de Bouleau, de la grandeur d'une fueille de papier: il y avoit un Canot grossierement crayonné, avec autant de traicts noirs tirez de dedans, comme ils estoient d'hommes, & pour marque que j'estois en leur compagnie, ils avoient grossierement depeinct un homme au dessus des traicts du milieu, & me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut eslevé par dessus les autres pour demonstrer & faire entendre aux passans qu'ils soient avec eux un Capitaine François (car ainsi m'appeloient-ils) & au bas de l'escorce pendoit un morceau de bois sec, d'environ demy pied de longueur & gros comme trois doigts, attaché d'un brin d'escorce, puis ils pendirent cette Armoirie au bout d'une perche fichee en terre, un peu penchante en bas. Toute cette ceremonie estant achevee, nous partismes avec nostre nouveau Canot, & portasmes encor ce jour-là, à six ou sept sauts: mais sur l'heure du midy en nageant, nous donnasmes si rudement contre un rocher que nostre Canot en fut fort endommagé, & y fallut recoudre une piece.

Je ne fay point ici mention de tous les hazards & dangers que nous courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous nos pacquets par de tres-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de fois nous courusmes risque de nostre vie, & d'estre submergés dans des cheutes Y abysmes d'eau, comme a esté du depuis le bon Pere Nicolas, & un jeune garçon François nostre disciple, qui le suyvoit de pres dans un autre Canot, pour ce que ces dangers & perils sont tellement frequents & journaliers, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy quelques-uns, & lors seulement que le sujest m'y oblige, & cela suffira.

Le soir, apres un long travail nous cabanasmes à l'entree d'un saut, d'où je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit, avec une grande & obscure fumee que j'appercevois environ une lieuë de nous. Je disois, ou qu'il y avoit là un village, ou que le feu estoit dans la forest; mais je me trompois en toutes les deux sortes: car ce grand bruit & cette fumee procedoit d'une cheute d'eau de vingt-cinq ou trente pieds de haut entre des rochers, que nous trouvasmes le lendemain matin. Apres ce saut, environ la portee d'une arquebuze, nous trouvasmes sur le bord de l'eau un puissant rocher, duquel j'ay faict mention au chapitre 18, que mes Sauvages croyoient avoir esté homme mortel comme nous, & puis devenu & metamorphosé en cette pierre, par la permission & le vouloir de Dieu: à un quart de lieuë de là, nous trouvasmes encore une terre fort haute, entre-meslee de rochers, plate & unie au dessus, & qui servoit comme de borne & de muraille à la riviere.

Ce fut icy où mes gens, pour ne me pouvoir persuader que cette montagne eust un esprit mortel au dedans de soy qui la gouvernast & regist, me monstrerent une mine un peu refroignee & mescontente, contre leur ordinaire. Apres, nous portasmes encore à trois ou quatre sauts tout nostre equipage, au dernier desquels nous nous arrestasmes un peu à couvert sous les arbres, pendant un grand orage, qui m'avoit desja percé de toute parts; puis apres avoir encore passe un grand saut, où le Canot fut en partie porté, & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe de terre haute, entre la riviere qui vient du Saguenay, & va à Kebec, & celle qui se rendoit dedans tout de travers; les Hurons descendent jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont contre mont l'eau, & neantmoins la riviere du Saguenay, qui entre dans la grande riviere de sainct Laurens à Tadoussac, à son sit & courant tout contraire, tellement qu'il faut necessairement que ce soient deux rivieres distinctes, & non une seule, puis que toutes deux se rendent & se perdent dans la mesme riviere sainct Laurens, encore qu'il y ait de la distance d'un lieu à l'autre environ deux cens lieuës: je n'asseure neantmoins absolument de rien, puis que nous changeasme si souvent de chemin allans & retournans des Hurons à Kebec, que cela m'a faict perdre l'entiere certitude,& la vraye cognoissance du droict chemin.

Continuons nostre voyage, & prenons le chemin à main droicte; car celuy qui est à gauche conduist en la Province du Saguenay; & disons que l'entree de la riviere que nous venons de quitter dans cet autre, y causoit tant d'effect, que nous fismes plus de six ou sept lieuës de chemin, que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce quine pouvoit estre) que nous allassions contre mont l'eau, & ce qui me mist en cet erreur, fut la grande difficulté que nous eusmes à doubler la poincte, & que le long de la riviere jusques au haut, l'eau se soustenoit, s'enfloit, tournoyoit & bouillonnoit part tout comme sur un feu, puis des rapports & traisnees d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort long espace de temps & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions pas esté habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous estions pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages d'où cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre du Diable, ou le Diable mesme.

Approchans du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroicts; nous receusmes dans nostre Canot de grands coups de vagues, & encor en danger de pis, si les Sauvage n'eussent esté stilez & habiles à la conduite & gouvernement d'iceluy; pour leur particulier ils se soucioient assez peu d'estre mouillez; car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les empeschast de dormir à fer: mais pour moy cela m'estoit un peu plus incommode, & craignois fort pour nos livres particulierement.

Nous nous trouvasmes un jour bien empeschez dans des grands bourbiers, & des profondes fanges & marests, joignant un petit lac, où il nous fallut marcher avec des peines nompareilles, & si si subtilement & legerement, que nous pensions à toute heure enfoncer par dessus la teste au profond du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire & fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous. De la nous allasmes prendre nostre giste en une ance de terre, où desja s'estoient cabanez depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons, qui estoient là attendant compagnie pour passer par le pays des Honqueronons jusques à la traicte: car ce peuple des Honqueronons est malicieux, jusques là que de ne laisser passer par leurs terre au temps de la traicte, un seul ou deux Canots à la fois, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, & passent tous, en flotte, pour avoir meilleur marché de leurs bleds & farines, qu'ils leur contraignent de traicter pour des pelleteries. Le lendemain matin arriverent encore deux autres Canots Hurons qui cabanerent avec nous; mais pour cela personne n'osoit encore se hazarder de passer de peur d'un affront. A la fin mes hommes s'adviserent de me declarer Maistre & Capitaine de tous les deux Canots, & de la marchandise qui estoit dedans, pour pouvoir librement passer sans crainte, éviter l'insolence de ce peuple, & sans recevoir de detriment: je leur promis, je le fis, & ils s'en trouverent bien car, sans jactance, je peux dire, que si ce n'eust esté moy qui mis le hola, ils eussent est aussi mal traictez que deux autres Canots que je vis arriver, qui n'estoient point de nostre bande.

Nous partismes donc de cette ance de terre, mais ayans un peu advancé chemin, nous apperceusmes deux cabanes de cette Nation, dressees en un cul-de-sac en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir & voir de loin ceux qui passoient dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent opinion que c'estoient sentinelles posees, pour leur empescher le passage. Ils tirerent celle part, & me prierent instamment de me coucher de mon long dans le Canot, pour n'estre apperceu de ces sentinelles, afin que je peusse estre tesmoin oculaire & auriculaire du mauvais traictement qu'ils pourroient recevoir & que par apres je me ferois voir.

Nous approchasmes donc de ces cabanes, & leur parlasmes; mais ces pauvres gens ne nous dirent aucune chose qui nous peust desplaire car ils ne songeaient simplement qu'à leur pesche & à leur chasse, & par ainsi nous reprismes promptement nostre route & allasmes passer par un lac, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main gauche le droit chemin de Kebec. Je loue mon Dieu en toutes choses, & le prie que ma peine & mon travail soit agreable à sa divine Majesté: mais il est vray que nous pensasmes perir ce jour là par deux fois, avant qu'arriver à ce village, en deux endroicts fort perilleux, assez pres du saut du lac qui tombe dans la riviere, & puis nous descendimes dans un certain endroict tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes notre meilleur repas, & reprismes nouvelles forces d'achever nostre journee, jusques à nos gens de l'Isle, où nous arrivasmes ce jour là mesme, apres avoir faict vingt lieuës & plus de chemin.