N an s'estant escoulé, & beaucoup de petites choses qui nous faisoient besoin nous manquans, il fut question de retourner en nostre Couvent de Canada, pour en recevoir & rapporter les choses necessaires. Nous consultasmes donc par ensemble, & advisasmes qu'il falloit se servir de la compagnie & conduite de nos Hurons, qui devoient en ce mesme temps descendre à la traicte, & aller en Canada, pour en rapporter nos petites necessitez. Car de leur donner & confier à eux seuls cette commission, il n'y avoit aucune apparence, non plus que de certitude, qu'ils dussent descendre jusques là. Je parlay donc à un Capitaine de guerre nommé Angoiraste, & à deux autres Sauvages de sa bande: l'un nommé Atdatayon, & l'autre Conchionet, qui me promirent place dans leur Canot: le conseil s'assemble là dessus, non en une Cabane, ains dehors sur l'herbe verde, où je fus mandé, & supplié par ces Messieurs de leur estre favorable envers les Capitaines de la traicte, & de faire en sorte qu'ils peussent avoir d'eux les marchandises necessaires à prix raisonnable, & que de leur costé ils leur rendroient de tres-bonnes pelleteries en eschange. De plus, qu'ils desiroient fort se conserver l'amitié des François, & qu'ils esperoient de moy un honneste recit du charitable accueil & bon traictement que nous avions receu d'eux. Je leur promis là-dessus tout ce que je devois & pouvois, & ne manquay point de les contenter & assister en tout ce qu'il fut possible (aussi le devois-je faire): car de vray, nous avions trouvé & experimenté en aucun d'eux autant de courtoisie & d'humanité que nous eussions peu esperer de quelques bons Chrestiens, & peut-estre le faisoient-ils, neantmoins sous esperance de quelque petit present, ou pour nous obliger de ne les point abandonner; car la bonne opinion qu'ils avoient conceue de nous, leur faisoit croire que nostre presence, nos prieres & nos conseils leur estoient utils & necessaires.

Faisant mes adieux par le bourg, plusieurs se doutans que je ne retournerois point de ce voyage, en tesmoignoient estre mal contens, & me disoient, d'une voix assez triste, Gabriel, serons nous encore en vie, & nos petits enfans, quand tu reviendras vers nous; tu sçais comme nous t'avons tousjours aymé & chery, & que tu nous es precieux plus qu'aucune autre chose que nous ayons en ce monde: ne nous abandonne donc point, & prend courage de nous instruire & enseigner le chemin du Ciel, à ce que ne perisssions point, & que le Diable ne nous entraisne apres la mort dans sa maison de feu, il est meschant, & nous faict bien du mal, prie donc JESUS pour nous, & nous fais ses enfans, à ce que nous puissions aller avec toy dans son Paradis: nous d'autres adjoutaient mille demandes apres leurs lamentations, disans, Gabriel, si enfin tu es contrainct de partir d'icy pour aller aux François, & que ton dessein sit de revenir (comme nous t'en supplions) rapporte nous quelque chose de ton pays, des rassades, des plumes, des aleines, ou ce que tu voudras, car nous sommes pauvres & necessiteux en meubles, & autres choses (comme tu sçais) & si de plus tu pouvois, disoient quelques-uns, nous faire present de tes socquets & sandales, nous t'en aurions de l'obligation, & te donnerions quelque chose en eschange: & il les falloit contenter tous de parole ou autrement, & les laisser avec cette esperance que je les reverrois en bref, & leur apporterois quelque chose (comme c'estoit bien mon intention), si Dieu n'en eust autrement disposé.

Ayant pris congé du bon Pere Nicolas, avec promesse de le revoir au plustost (si Dieu & l'obeyssance de mes Superieurs ne m'en empeschoit): je party de nostre Cabane un soir assez tard, & m'en allay coucher avec des Sauvages sur le bord de l'eau, d'où nous partismes le lendemain matin moy sixiesme, dans un Canot tellement vieil & rompu, qu'à peine eusmes-nous advancé deux ou trois heures de chemin dans le Lac, qu'il nous fallut prendre terre, & nous cabaner en un cul-de-sac (avec d'autres Sauvages qui alloient au Saguenay) pour en renvoyer querir un autre par deux de nos hommes, lesquels firent telle diligence qu'ils nous en ramenerent un autre un peu meilleur le lendemain matin, & en attendant leur retour, apres avoir servy Dieu, j'employay le reste de temps à voir & visiter tous ces pauvres voyageurs desquels j'appris la sobrieté, la paix & la patience qu'il faut avoir en voyageant. Leurs Canots estoient fort petits & aysez à tourner, aux plus grands il y pouvoit avoir trois hommes; & aux plus petits deux, avec leurs vivres & marchandises. Je leur demanday la raison pourquoy ils se servoient de si petits vaisseaux; mais ils me firent entendre qu'ils avoient tant de fascheux chemins à faire, & de destroicts parmy les rochers si difficiles à passer, avec des sauts de sept à huict lieuës où il falloit tout porter, qu'ils n'y pourroient nullement passer avec de plus grands Canots. Je loue Dieu en ses creatures, & admire la divine providence, que si bien il nous donne les choses necessaires pour la vie du corps; il doue aussi ces pauvres gens d'une patience au dessus de nous, qui suplee au deffaut des petites commoditez qui leur manquent.

Nous partismes de là dés que le Canot qui nous avoit esté ameiné fut prest, & fisme telle diligence, qu'environ le midy nous trouvasmes Estienne Bruslé avec cinq ou six Canots, du village de Toenchain, & tous ensemble fusme loger en un village d'Algoumequins, auquel visitans les Cabanes du lieu, selon ma coustume, je fus prié de festin d'un grand Esturgeon, qui bouilloit dans une grande chaudiere sur le feu. Le maistre du festin qui m'invita estoit seul, assis aupres de cette chaudiere, & chantoit sans intermission, pour le bon-heur & les louanges de son festin: je luy promis de m'y trouver à l'heure ordonnee, & de là je m'en retournay en notre Cabane, où estant à peine arrivé se trouva celuy qui avoit charge de faire les semonces du festin, qui donna à tous ceux qu'il invitoit à chacun une petite buchette, de la longueur & grosseur du petit doigt pour marque & signe qu'on estoit du nombre des invitez, & non les autres qui n'en pouvoient monstrer autant. Il se trouva pres de cinquante hommes à ce festin, lesquels furent tous rassasiez plus que suffisamment de ce grand poisson, & des farines qui furent accommodées dans le bouillon. Les Algoumequins les uns apres les autres; pendant qu'on vuidoit la chaudiere, firent voir à nos Hurons qu'ils sçavoient chanter & escrimer aussi bien qu'eux, & que s'ils avoient des ennemis, qu'ils avoient aussi du courage & de la force assez pour les surmonter tous, & à la fin je leur parlay un peu de leur salut, puis nous nous retirasmes.

Le lendemain matin apres avoir desjeuné, nous nous rembarquasmes, & fusmes loger sur un grand rocher, ou je m'accommoday dans un lieu cavé, en forme de cercueil, le lict & les chevet en estoit bien durs, mais j'y estois desja tout accoustumé, & m'en souciois assez peu, mon plus grand martyre estoit principalement la piqueure des Mousquites & Coufins qui estoient en nombre infiny dans ces lieux deserts, & champestre: environ l'heure de midy apparut l'Arc-en-Ciel à l'entour du Soleil, avec de si vives & diverses couleurs, que cela attira long-temps mes yeux pour le contempler & admirer. Passans outre nostre chemin d'Isle en Isle, un de nos Sauvages, nommé Andatayon, tua d'un coup de flesche un petit animal, ressemblant à une Fouyne, elle avoit ses petites mamelles pleines de laict, qui me faict croire qu'elle avoit ses petits là auprez: & cet amour que la Nature luy avoit donnée pour sa vie & pour ses petits, luy donna aussi le courage de traverser les eaues, & d'emporter la flesche qu'elle avoit au travers du corps, qui luy sortoit égallement des deux costez: de sorte que sans la diligence de nos Sauvages qui luy couperent chemin, elle estoit perdue pour nous: ils l'ecorcherent, jetterent la chair, & se contenterent de la peau, puis nous allasmes cabaner à l'entree de la riviere qui vient du Lac des Epicerinys se descharger dans la mer douce.

Le jour ensuyvant, apres avoir passé un petit saut, nous trouvasmes deux Cabanes d'Algoumequins dressees sur le bord de la riviere, desquels nous traictasmes une grande escorce, & un morceau de poisson fraiz pour du bled d'Inde. De là pensans suyvre nostre route, nous nous trouvames esgarez aussi bien que le jour precedent, dans des chemins destournez. Il nous fallut donc charger nos hardes & nostre Canot sur nos espaules, & traverser les bois & une assez fascheuse montagne, pour aller retrouver nostre droict chemin, dans lequel nous fusmes à peine remis, qu'il nous fallut tout porter à six sauts, puis encore en un autre assez grand, au bout duquel nous trouvasmes quatre Cabanes d'Algoumequins qui s'en alloient en voyage en des contrees fort esloignées. Nous nous rafraischismes un peu aupres d'eux, puis nous allasmes cabaner sur une montagnette proche le Lac des Epicerinys, où nous fusmes visitez de plusieurs Sauvages passans. Dés le lendemain matin, que le Soleil nous eut faict voir sa lumiere, nous nous embarquasmes sur ce Lac Epicerinyen, & le traversasmes assez favorablement par le milieu, qui font douze lieuës de traject, il a neantmoins un peu plus en sa longueur, à cause de sa forme sur-ovale. Ce Lac est tres-beau & tres-agreable à voir, & fort poissonneux. Et ce qui est plus admirable, est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremitez opposites: car du costé des Hurons il vomist cette grande riviere qui se va rendre dans la mer douce: & du costé de Kebec, il se des charges par un canal de sept ou huict toises de large: mais tellement embarrassé de bois, que les vents y ont faict tomber, qu'on n'y peut passer qu'avec bien de la peine, & en destournans continuellement les bois de la main, ou des avirons.

Ayans traversé le Lac, nous cabanasmes sur le bord joignant ce canal, où desja s'estoient cabanez, un peu à costé d'un village d'Epicerinys, quantité de Hurons qui alloient à la Province du Saguenay; nous traictasmes des Epicerinys un morceau d'Esturgeon, pour un petit cousteau fermant que je leur donnay: car leur ayant voulu donner de la rassade rouge en eschange, ils n'en firent aucun estat, au contraire de toutes les autres Nations, qui font plus d'estat des rouges que des autres.

Le matin venu nous navigeames par le canal environ un petit quart de lieuë, puis nous prismes terre, & marchasmes par des chemins tres fascheux & difficiles, pres de quatre bonne lieuës, excepté deux de nos hommes, qui pour se soulager conduirent quelque peu de temps le Canot par un ruisseau, auquel neantmoins ils se trouverent souvent embarrassez & fort en peine: soit pour le peu d'eau qu'il y avoit par endroicts, ou pour le bois tombé dedans qui les empeschoit de passer à la fin ils furent contraincts de quitte ce ruisseau, se charger du Canot, & d'aller par terre comme nous. Je portois les avirons du Canot pour ma part du bagage, avec quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je pensay tomber dans un profond ruisseau en le pensant passer par sus des longues pieces de bois mal asseurees: mais nostre Seigneur m'en garentit: & pour ce que je ne pouvois suyvre mes gens que de loin, à cause qu'ils avoient le pied plus leger que moy, je m'esgarois souvent seul dans les espaisses forest, & par les montagnes & vallées, à faute de sentiers battus: mais à leurs cris & appelle me remettois à la route, & les allois retrouver: ce long chemin faict, nous nous rembarquasmes sur un Lac d'environ une lieuë de longueur puis ayans porté à un sault assez petit nous trouvasmes une riviere qui descendoit du costé de Kebec, & nous y embarquasmes: depuis les Hurons, sortans de la mer douce, nous avions tousjours monté à mont l'eau, jusques au lac des Epicerinys, & depuis nous eusmes tousjours des rivieres; & ruisseaux, la faveur du courrant de l'eau jusques à Kebec, bien que mes Sauvages s'en servissent assez peu, pour aymer mieux prendre des chemins destournez par les terres & par les lacs, qui sont fort frequens dans le pays, que de suyvre la droite route.

Le neufiesme ou dixiesme jour de nostre sortie des Hurons, nostre Canot se trouva tellement brisé & rompu, que faisant force eau, mes Sauvages furent contraincts de prendre terre, & cabaner porche deux ou trois Cabanes d'Algoumequins, & d'aller chercher des escorces pour en faire un autre, qu'ils sceurent accommoder & parfaire en fort peu de temps: je demeuray en attendant mes hommes, avec ces Algoumequins, lesquels avoient avec eux deux jeunes Ours privez, gros comme Moutons, qui continuellement viroient, couroient & se jouoient par ensemble, puis c'estoit à qui auroit plustost grimpé au haut d'un arbre mais l'heure du repas venue, ces meschans animaux estoient tousjours apres nous pour nous arracher nos escuelles de Sagamité avec leurs pattes & leurs dents. Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une Tortue pleine d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes en haut sous les cendres chaudes, & m'en firent manger les oeufs gros & jaunes comme le moyeu d'un oeuf de poulle.