C'est avec un extrême plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends que vous êtes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse que celle de la plus grande partie des Emigrés. Vous avez raison de dire que chacun dans ces temps affreux a son roman à raconter; j'ai eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le moment vous en faire le récit, étant pressé par le temps, je me bornerai donc à vous parler de ma position actuelle. Je mène ici une vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais je n'habite pas comme vous dans un château et près d'une femme charmante, je suis logé chez une Juive à qui une banqueroute qu'on lui a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. On a découvert que la choroïde des animaux qui paissent est verte, et l'on est indécis de savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conformés. Mon Israélite ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-même en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce et honnête, et en qui rien ne décèle la bassesse et l'âpre avidité de sa nation. Ses manières sont polies, son extérieur décent, mais dès qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez Ulisse, qui, voulant s'assurer si Achille n'était point caché sous le déguisement d'une fille, fit étaler devant lui des parures de femmes et des armes. Achille se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive est de même pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en prononçant le mot ducat, si elle en parle sans qu'il soit question d'un intérêt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en conteste un seul. On croit entendre alors femme qui réclamait devant Salomon son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers, il donne l'intelligence aux plus bornés. Le Jokai de douze ans, transporté à mille lieues de son pays connaît la monnoie avant de savoir un mot de la langue, il possède en huit jours le nom des plus petites pièces et est familiarisé avec toutes les fractions. Pour n'être pas en reste avec vous, j'ai cru devoir à votre exemple vous faire la peinture de mon hôtesse; votre tableau est du Correge et le mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui a le moins de vérité. Je vous adresserai incessament le récit de mon émigration et de mes aventures, qui je crois seront les dernières; il n'en est pas de même de vous, votre valeur, votre état, votre zèle, votre jeunesse vous conduiront encore à de nouveaux hasards. La vie offre à votre âge un immense horison à parcourir, de la gloire à acquérir, des passions à éprouver et à vaincre, des injustices à souffrir et une foule de sentimens doux ou déchirans: C'est à ce qui s'appelle vivre, c'est-à-dire exister vivement. Pour moi, il me reste encore à durer, mais j'ai cessé de vivre. Je vous embrasse mon cher et jeune ami de tout mon cœur.
J'ai encore écrit comme vous le désirez au vicomte de ***. Il m'a répondu qu'il saisirait la première occasion de vous faire employer à l'armée de Condé. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera de faire faire au Prince une si bonne acquisition.
LETTRE XII.
Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.
Dites je vous prie au Marquis, ma chère Victorine, que je suis très-sensible à l'attention qu'il a eue de me faire partager le plaisir que vous a fait le récit de ses aventures. Que de malheurs il a éprouvés! de combien de scènes d'horreur il a été spectateur! On dit que cette terrible Révolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai été frappée du ton de vérité qui règne dans le récit qu'il fait des événemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admiré la bonne foi avec laquelle il parle de son attachement à une dame qui a péri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il n'était point amoureux, mais il tâchoit de le persuader à la femme qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prête à me mettre en colère contre les hommes, contre les Français sur-tout, lorsqu'il est question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune homme devait-il donc en France, sous peine d'être ridicule, feindre d'aimer, employer la séduction pour triompher d'une femme, qui souvent aurait sans lui vécu paisiblement dans sa famille. Le Marquis paraît honnête, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans éprouver le sentiment de l'amour, il s'est efforcé de parler son langage, et il a sans doute fait des sermens qu'il était bien résolu de ne pas tenir. Si cette femme là, comme je le crois, a aimé de bonne foi, quelle amertume aurait empoisonné sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait été trompée! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien véritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnête et vertueuse, afin qu'il éprouve tous les tourmens d'un amour sans espoir. Mais ne serais-je pas comme Idomenée qui jure aux dieux d'immoler le premier étranger qui s'offrira à sa vue, et c'est son fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler le repos de la personne qui m'est la plus chère, vous m'entendez ma chère Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupée de vous que de moi. Adieu, je vous renvoie votre écrit.
LETTRE XIII.
La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.