Le Président prévit alors l'entière et inévitable subversion de la monarchie; je me rappelle à ce sujet un passage de Montaigne, qu'il me cita à l'appui de son opinion. La majesté royale s'avale plus difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se précipite du milieu à fonds. Deux jours après l'arrivée du Roi, je fus à portée de voir avec quel succès on a travaillé à inspirer au peuple une aveugle aversion pour la Reine; chaque jour la curiosité l'attirait en foule sur la terrasse des Thuilleries qui est au-dessous des appartemens occupés par la famille Royale. Je passai au milieu d'un nombre infini d'hommes et de femmes qui étalent devant les fenêtres de ces appartemens. Comme ils contemplaient avec un curieux empressement le Roi et la Reine qui se montraient de temps en temps aux fenêtres, j'entendis plusieurs femmes se dire: «Voyons donc cette Reine avec toute sa méchanceté.» J'allais quelquefois aux Thuilleries faire ma cour; la contenance de la Reine était digne d'admiration. Captive réellement au milieu des bourgeois préposés pour garder son palais, elle paroissait supérieure aux événemens, et profondément affectée, elle montrait un visage calme, et savait allier la dignité souveraine, avec les ménagemens dictés par la politique envers une foule de bourgeois enorgueillis d'être admis dans le palais des rois; la plupart surveillant indécemment ses actions, épiaient jusqu'à ses regards et à ses gestes, pour y lire sa pensée et démêler le degré d'affection qu'elle avait pour ceux qui l'approchaient. Le trône avoit été à demi renversé, la majesté royale avilie; la puissance souveraine avait cédé à la violence populaire, et, le croirait-on? rien ne semblait avoir changé dans Paris, où régnait le même luxe, le goût du plaisir, celui du jeu et le même empressement pour les spectacles. L'Assemblée ne paroissait être qu'un sujet de conversation plus varié et plus animé. Les Aristocrates et les Démocrates se trouvaient dans les mêmes maisons. Les plaisanteries se mêlaient au récit des plus importantes discussions; on ne songeait plus le lendemain à la scène souvent tragique de la veille. Telle est la mobilité du caractère d'une nation, qui oublie promptement le mal passé, et toute entière au plaisir présent, détourne ses yeux d'un avenir effrayant. Au milieu de cette dissipation générale, il y avait des clubs, des conciliabules où l'on s'occupait sérieusement des affaires, et dans lesquels l'ambition et la cupidité, ardentes à profiter des malheurs publics, combinaient en secret leur marche et préparaient des attaques fatales à l'autorité de jour en jour affaiblie. Des femmes séduisantes par leur beauté; deux ou trois qui étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient servir la politique à leurs plaisirs et leurs plaisirs à la politique; leurs faveurs étaient souvent l'amorce plus ou moins attrayante qu'elles offraient aux jeunes prosélytes de la démocratie. La présomption que l'homme est porté à avoir de ses talens et de son esprit faisait croire à plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient un rôle éclatant; mais la Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nud, faisait évanouir promptement cette illusion, qu'il était aisé de se faire à l'homme de cour, à celui du grand monde qui se flattait d'obtenir dans l'Assemblée les mêmes succès que dans la société. Le ton, les manières, une certaine élégance qui cache le défaut de solidité, l'art des à propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le Comte de *** est un exemple frappant de médiocrité démasquée, de présomption déjouée, d'infidélité punie. Les succès qu'il avoit eus dans la société avaient enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution une occasion de s'élever promptement, et se flattant d'être l'oracle de l'Assemblée, il quitta une cour où quelques agrémens dans l'esprit et des connoissances en littérature lui avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir à Paris armé de sa tragédie de Coriolan, d'une douzaine de fables et de cinq à six chansons. Madame de Stael alla au devant du futur premier ministre, Jeanne Gray à la main, et tous deux s'électrisèrent en faveur de la démocratie; mais bientôt le mérite du Comte fut apprécié à sa valeur, et il fut trop heureux d'obtenir d'être ministre à ****. Traité avec le plus grand mépris dans cette cour; et privé de l'espoir de jouer un rôle à Paris, la mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur lui une main mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour achever.... l'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le Comte prouva qu'il ne savoit ni vivre ni mourir.

Le Roi dès les premiers temps de son sejour à Paris, fut livré sans défense à tous les artifices; Necker était le maître du conseil, et le comte de Montmorin, élevé avec le Roi, comblé de ses bienfaits n'était que le servile instrument du ministre des finances; l'ambition et la cupidité dominaient les habiles scélérats qui influaient sur l'Assemblée, et la liste civile objet de leur convoitise aiguisait leur esprit; une foule d'intrigans attirés par la même amorce, s'empressait de multiplier de faux avis pour se rendre nécessaires, d'autres faisoient éclater un zèle fougueux pour se faire craindre et se donner un crédit sur la multitude qui forçât le Roi à acheter leur silence. Un trait, que je choisis entre cent, vous fera juger de la profonde scélératesse des moyens inventés par la cupidité. Vous avez entendu parler d'un marquis de Favras qui avait cherché à signaler son zèle pour le service du Roi; ses démarches indiscrettes et mal combinées parurent fournir une occasion d'intimider ceux qui étaient animés du même esprit; on supposa une conjuration, le malheureux Favras fut condamné, et jamais on n'oubliera qu'un de ses juges osa lui dire en l'exhortant à la résignation, qu'il fallait une victime au peuple. Un Magistrat qui n'était pas de ses juges, crut y voir une occasion pour lui, de faire promptement une grande fortune; plein de son projet il se rend en robe à la prison et demande à voir le marquis de Favras; le geolier habitué au respect pour les magistrats ne fait point de difficulté, il est introduit et reste seul avec le prisonnier; Favras troublé et ignorant les formes de la justice, croit voir en lui son juge, et se dispose à lui répondre avec respect, et à le persuader de son innocence. Le magistrat prend la parole, entre dans quelques détails sur son affaire, lui en fait voir la gravité et frappe son imagination du danger éminent auquel il est exposé: «il vous reste cependant, ajoute-t-il, un grand motif d'espoir, le Roi et la Reine ont été sans doute instruits de vos projets:» et il lui fait à cet égard questions sur questions, de la manière la plus insidieuse. Favras nie qu'il ait reçu des ordres du Roi, le Magistrat lui fait sentir que sa seule ressource est en ce moment de dire la vérité, que son affaire ne peut devenir graciable, que dans le cas où il sera prouvé qu'il n'a fait qu'agir conformément aux intentions du Roi et de la Reine; que tous ceux qui leur sont attachés prendront alors son parti, et agiront efficacement pour le dérober au supplice. Favras troublé par l'aspect de la mort, sans rien articuler de précis, convient qu'il a parlé à des gens qui approchent le Roi, et qu'il lui a fait offrir ses services; il se rappelle des circonstances vagues, qui peuvent donner lieu à croire que le Roi était instruit de ses desseins, enfin il en dit assez pour faire entrevoir au Magistrat une heureuse issue à son projet; celui-ci, tire aussitôt une feuille de papier timbré, en lui disant: «votre grâce n'est plus douteuse, il ne s'agit que de mettre par écrit ce que vous venez de me dire, d'implorer la bonté du Roi, et de lui rappeler que vous n'avez rien tenté que pour le servir et d'après les conseils de gens qui l'approchent.» Il dicte à Favras une déclaration telle qu'il la désire, et le malheureux prisonnier, qui se voit entre la vie et la mort, ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat le quitte en l'exhortant à la sécurité, et ne perd pas un instant à mettre à profit sa déclaration; il fait savoir au Roi par une personne affidée qu'il a entre les mains une pièce juridique, qui le compromet, et encore plus la Reine; il insiste particulièrement sur l'observation que le Roi seul est inviolable, et ne met pas en doute que la Reine sera mise en jugement; le Roi ne voit que le danger apparent et ne réfléchit pas plus que son ministre sur l'illégalité de la déclaration; une somme immense est comptée au Magistrat, et il remet au Ministre cette pièce qui prouve l'abus qu'il a fait de son ministère, et dont il ne pouvait faire usage sans risquer lui-même de périr sur un échafaud. Favras attend toujours l'effet de sa déclaration, et n'est point effrayé de sa condamnation; soutenu par l'espoir de sa grâce il retarde l'heure de son supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé que pressé par le fatal cordon.

Je ne vous parlerai pas en détail des divers systèmes qui régnoient, l'intérêt personnel en était le principe essentiel; l'établissement de deux chambres était de ceux qui avait le plus de partisans, et il était simple que la perspective de la place de sénateur de la nation Française excita vivement l'ambition de plusieurs. Quel beau rêve n'était-ce pas pour un juge de village de se voir élever en France à une dignité pareille à celle des Pairs d'Angleterre? Chacun des principaux acteurs étendoit, ou limitait ses projets, et formait à son gré une constitution; mais tous ébranloient à l'envi les fondemens de la Monarchie. C'est d'après cette diversité de systèmes que depuis l'entière subversion du gouvernement, et la sanglante anarchie qui l'a remplacé, les premiers auteurs des troubles prétendent devoir être considérés comme des hommes distingués par la modération de leurs idées et la pureté de leurs principes. Il leur suffit en ce moment, pour avoir cette prétention, que leurs systèmes, que leurs actions, leurs discours ayent été surpassés par d'autres en violence: ainsi N. N. se regardent comme des hommes modérés, parce qu'ils n'ont pas participé au cinq Octobre; mais l'un oublie qu'il a un des premiers prêché une doctrine incendiaire dans une grande province, un autre qu'il a le premier tenté de dégrader le Monarque en proposant qu'il ne fût pas participant à la formation de la constitution. Les L**** et leur parti se vantent d'avoir soutenu le Roi constitutionel, et d'avoir empêché qu'à son retour de Varennes, il ne fût mis en jugement.

Dumourier se vante de n'avoir pas voulu servir sous Robespierre. Ainsi cherchant à faire oublier leurs attentats contre le gouvernement, et le Monarque, chacun des différens partis s'attache à une époque à laquelle il a été primé par un autre parti, dont il n'a pas adopté les maximes, et se range ainsi dans la classe des opprimés. Il s'ensuivrait qu'en dernière analyse il n'y aurait de coupables que ceux qui ont voté précisément la mort du Monarque.

Je viens de vous rendre un compte fidelle de mes premières années, et de vous faire part de l'impression que m'ont fait éprouver les commencemens de la Révolution. Je vais en continuant un récit auquel l'amitié seule peut trouver quelque intérêt, vous parler d'un événement qui affecte mon cœur d'un douloureux souvenir, et qui vous fera connaître à quelles barbaries se porta en peu de temps un peuple, dont on vantait la douceur et l'humanité.

Une jeune veuve, après la mort de son mari, s'était retirée quelque temps dans un couvent; elle vint habiter une terre voisine de la mienne. Je fis connoissance avec elle. Madame de Granville, c'était son nom, n'était point une de ces personnes célèbres par la beauté, ou des prétentions à l'esprit, elle avait vécu loin du monde, avec un vieux mari, et avait exercé son esprit pour s'occuper, sans avoir ni l'occasion ni le désir d'en faire parade. Peu connue dans la société, elle n'y paroissait que depuis la fin de son deuil. On en parlait comme d'une femme qui n'était ni sans agrémens ni sans esprit, mais la mode, cet arbitre suprême des Français, n'avait point consacré son mérite, et il y avait peu de presse pour aller chez elle. Mes parens, qui désiraient vivement de me voir marié, crurent que je ne pouvais trouver un parti plus avantageux et m'engagèrent à lui rendre des soins. Ses bonnes qualités, sa franchise, sa simplicité jointes à une figure agréable m'inspiraient de l'intérêt et l'envie de lui plaire; je pris ces dispositions pour de l'amour, et je lui en parlai le langage; mais j'ai senti depuis, en y réfléchissant, combien ce léger sentiment était différent de l'amour, de cette impression qui saisit le cœur, l'esprit, les sens comme une soudaine ivresse, et ne laisse, dès les premiers momens, rien à faire à la raison. Telle est l'idée que je me fais de l'amour, et la vie aurait peu de charmes pour moi sans l'espoir de la réaliser. Je me faisais illusion auprès de madame de Granville, et le président de Longueil ne s'y trompait pas. Vous prenez, me disait-il, l'exaltation de votre tête pour la chaleur de votre cœur. Madame de Granville était sans art comme sans prétention, elle parut sensible à mes empressemens, et me l'avoua avec ingénuité. Riche et maîtresse d'elle-même, il lui paraissait simple de recevoir mes hommages; le besoin d'aimer me faisait saisir l'image de l'amour. J'étais dans cette situation lorsque la Révolution commença. Madame de Granville qui avait embrassé avec vivacité le parti Aristocratique, avait été passer quelque temps pour affaires dans sa terre, elle y était tombé malade, et comme je me trouvai dans son voisinage, j'allai la voir; je la trouvai remplie d'effroi, d'après les récits qu'elle entendait faire chaque jour des excès auxquels le peuple se livrait contre les nobles. On en avait massacré plusieurs et on avait brûlé un grand nombre de châteaux. Madame de Granville, sensible et généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir de ses vassaux, et je ne pouvais croire qu'on cessât de respecter une femme qu'on avait vue tant de fois avec attendrissement, se rendre à pied dans les plus misérables chaumières, y porter des secours, et ce qui est encore plus touchant, des soins et des consolations. Les bienfaits marquent la supériorité et la compassion; mais les soins ont quelque chose d'amical et qui tient en quelque sorte de l'égalité. Je n'ai pas une grande expérience, mais il me semble que la reconnaissance n'existe véritablement que lorsque l'amour propre fait cause commune avec elle.

Les espérances que j'avais conçues étaient bien peu fondées; il n'est pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est attisée par des mains habiles et scélérates. Enfin, l'intérêt ne connaît aucun ménagement, et l'espoir du pillage était le patriotisme de la multitude. Les terreurs de madame de Granville n'étaient que trop justes, elle savait que les gens étaient pour la plupart partisans de la démocratie, et il lui était évident qu'elle serait trahie par eux, au moment où ils pourraient le faire impunément. Je restai auprès d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en était besoin; mais hélas! quoique déterminé à la défendre au péril de ma vie, je fus réduit à n'être que le spectateur désespéré de son malheur. J'abrège un récit affreux, qui ne pourrait exciter que l'horreur; je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement traînée dans un cachot, après avoir vu brûler son château; qu'elle y expira dans des convulsions affreuses excitées par la terreur. Je fus arrêté, conduit par un peuple furieux à ma terre où la même scène se renouvela; mon château fut pillé ensuite brûlé, mais le courage et l'intelligence d'un de mes gens me procurèrent la liberté et j'en profitai pour aller rejoindre mon régiment. L'image de madame de Granville expirante au milieu d'une multitude furieuse était sans cesse présente à mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans mes oreilles, et ce terrible souvenir pénètre encore en ce moment mon ame, d'un sentiment qui la déchire. Mon séjour à mon régiment ne fut pas long, on avait exigé des troupes un serment qui me répugnait et qui dénaturait entièrement le genre des engagemens consacrés par dix siècles. Plusieurs officiers étaient favorables à la Révolution, et une grande partie des soldats de l'infanterie était disposée à abandonner le parti du Roi. Il n'en était pas de même de la cavalerie, dont la composition est différente. Les cavaliers moins vagabonds, plus occupés et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus de leurs officiers, plus éprouvés, étaient restés attachés à leur ancien serment. Je revins à Paris consterné des dispositions où j'avais vu une partie des troupes, et l'ame flétrie de la cruelle fin de madame de Granville. Mon père après avoir parcouru l'Europe venait d'y arriver, et il fut témoin de la mort de ma mère, auprès de laquelle il s'était rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait fait rencontrer à ma mère la troupe de cannibales qui promenait les têtes sanglantes de Berthier et Foulon, avec lesquels elle avait eu quelques liaisons; à cet effroyable aspect elle tomba évanouie dans sa voiture, on la ramena chez elle, et sa santé déjà languissante ne résista pas à l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se réveillait en sursaut, poursuivie en rêve par l'aspect des visages affreux et déformés de ces malheureuses victimes des fureurs populaires. Mon destin était d'être ainsi frappé par la Révolution dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mère, des affaires, et un intérêt de curiosité à l'aspect des grands mouvemens qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon père à Paris; mais les troubles croissant sans cesse, et le séjour en devenant dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre éloignée où il comptait vivre en sureté, en attendant le rétablissement de l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Président et partit. Le Président de Longueil, après m'avoir prodigué tous les soins de l'amitié, m'aida de ses conseils pour me guider dans la situation embarrassante où se trouvaient tous ceux qui comme moi étaient demeurés invariablement attachés à la Monarchie. Le militaire, me dit-il, est désorganisé, et son état ne vous permet pas d'être utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre cœur, si vous portez les yeux sur les intérêts publics, la nécessité de vous éloigner n'est pas moins pressante. Offrez à la Reine vos services pour n'avoir rien à vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'idée, d'assurer au Roi la province de ****, où vous avez de grands biens, dans laquelle votre nom est respecté, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez en terre étrangère des temps plus favorables. Les Puissances, sans doute, finiront par connaître leurs véritables intérêts; elles ont joui avec satisfaction, et cela était dans l'ordre, du spectacle de nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles commencent à sentir que le mal dont nous sommes travaillés est épidémique, et qu'il est de leur intérêt d'en empêcher les progrès pour n'en pas éprouver elles-mêmes les atteintes. La Reine reçut avec bonté mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle profiterait de mon zèle. Je me rendis dans la province de ***, et bientôt je m'apperçus que la démocratie avait gangrené tous les esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand bonheur pour moi d'avoir été averti à temps, des ordres donnés par le commandant de la milice nationale, pour m'arrêter. Echappé à ce danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un roman, je ne manquerais pas d'être amoureux d'une belle princesse en Italie; je lui prêterais tout l'emportement de la plus ardente passion, et à son mari celui de la plus violente jalousie. Il me ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et je n'échapperais que par le plus grand hasard, à cet attentat. Je pourrais, si je voulais montrer de l'esprit à peu de frais, peindre le contraste que présentent des capucins qui occupent la demeure des Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et la musique, parler d'un faire large au mesquin etc. etc. La vérité est que la facilité de satisfaire ses goûts s'oppose en Italie aux grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les habitans de Rome des traits frappans du caractère des Romains. Ils étaient superstitieux, les modernes n'ont pas dégénéré à cet égard; ils aimaient les cérémonies religieuses; les spectacles de tout genre, les cérémonies sont fréquentes et pompeuses à Rome, le peuple y court avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre son attention. Les Romains étaient éloquens et les habitans de Rome s'expriment avec chaleur et énergie, leurs discours abondent en images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, variés et ajoutent à la véhémence et à la grâce de leurs expressions. Les Romains étaient braves, et familiarisés avec l'effusion du sang, le peuple à Rome est toujours armé d'un couteau, et venge ses querelles par des combats où il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne sont pas aussi nobles, sont à tel point fréquents, que le nombre des hommes tués ou blessés s'élève à Rome, année commune, à douze ou treize cents, enfin les transtévèrins offrent dans les traits de leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens Romains, et se rappelant avec orgueil leurs ancêtres, ils se plaisent à se nommer entre eux Brutus, Ciceron etc. Je pourrais aussi, en parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins célébres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant du Gouvernement, Lolme qui a copié Blacksthone. Je bornerai le récit de mes voyages à un court résultat, que je me rappellerai toute ma vie avec un regret amer. Le goût des arts appelle en Italie; l'admiration pour Frederic et Catherine attirait dans le Nord, et l'on accourait avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait pour vivre avec des Français; parmi eux seulement s'était perfectionné l'art de la société et celui de converser. Parmi les Français seuls on voyait régner généralement le savoir sans pédanterie, la noblesse des manières sans morgue, la gaieté sans bruyans éclats. Les Allemands tiennent table pour faire bonne chère, et les Français pour réunir des personnes qui se conviennent; chez les Français seuls on voyait l'orgueil du rang faire place au goût de la société, et les plaisirs de l'esprit rapprocher tous les états, sans les confondre. Il est des hommes aimables dans tous les pays; en France, c'était la nation qui était aimable, pleine de goût, et d'élégance dans ses manières, comme autrefois les Athéniens. La génération actuelle doit renoncer et peut-être ceux qui lui succéderont à une aussi agréable manière de vivre. Le caractère Français est dénaturé et l'esprit de faction, dont la jeunesse est imbue, prépare une génération entière aux troubles, aux plus sanglantes scènes. Et qui peut conjecturer le genre de mœurs qui peut naître d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans les annales du monde. L'imprimerie n'a existé dans aucun des pays célébres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce siècle une autorité qui s'étend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces réflexions qui présentent un trop vaste horizon, pour finir le récit qu'on a désiré. Au retour de mon voyage je joignis l'armée des Princes, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes cousins, que j'aimais tendrement, avaient été massacrés à l'affreuse époque de ce mois de septembre, dont il serait à désirer, pour l'honneur de l'humanité, qu'on pût perdre à jamais la mémoire. Peut-être que mon émigration à été la cause de la mort de mes parens, cette idée me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui m'accablent. Quand l'armée des Princes aura été dispersée, j'ai songé aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis adressé à un de mes parens, qui est lieutenant-général au service de Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant que je puisse servir dans une armée Française. Mon père a trouvé le moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu'à ce moment, et peuvent m'aider à gagner des temps plus heureux. Voilà mes aventures jusqu'à ce jour, jusqu'au moment où j'ai été accueilli avec tant de générosité, soigné avec tant d'intérêt, où j'ai éprouvé enfin des bontés dont le souvenir vivra éternellement dans mon cœur.

LETTRE XI.


Le Président de Longueil
au
Mis de St. Alban.