La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

J'ai lû il y a quelques jours au Marquis l'article de votre lettre, où vous me dites que son écuyer nous aura surement raconté ses avantures, et ma mère en prit occasion de lui dire, mademoiselle Emilie a raison, et vous auriez dû nous en faire vous-même le récit, parce que vous vous exprimez un peu mieux que votre écuyer. Ma vie, nous a-t-il répondu, a été celle des gens de mon âge, et de mon état, ainsi j'ai bien peu d'avantures à raconter; mais, lui ai-je dit, on a toujours à parler de ses sentimens. Ah! voilà comme sont les femmes, a dit mon oncle, elles voudraient savoir vos amours; c'est l'amour qui les intéresse, et je suis persuadé que ce qui leur plaît davantage dans l'histoire Romaine, c'est Marc Antoine abandonnant l'empire de l'univers pour suivre Cléopatre: aussi dans les tragédies et les comédies, n'est-il question que d'amour; pour moi monsieur le Marquis, si vous avez la complaisance de nous faire l'histoire abrégée de votre vie, ce qui m'intéressera dans vos récits, ce sera votre jugement sur les personnes qui ont influé sur la Révolution, et qui vraisemblablement ont été connues de vous; c'est la manière dont vous ont frappé les événemens. Le Marquis après s'être encore défendu avec une modestie qui n'avait rien d'affecté a réfléchi quelques momens et nous a dit: le récit de mes sentimens et de mes opinions ne peut être digne d'exciter votre curiosité que par la vérité et à cet égard je ne tromperai pas votre attente; enfin, si ce que j'ai à vous dire peut faire passer une soirée agréable à une société à qui j'ai tant d'obligation, je dois, rassuré par son indulgence, m'empresser de lui obéir. J'avais environ vingt ans au commencement de la Révolution, ainsi je n'ai pu figurer parmi les acteurs de cette terrible tragédie; mais j'ai vu de près les personnages les plus importans, et j'ai été témoin de quelques événemens. J'ai entendu des hommes éclairés et instruits converser sur les plus grands intérêts, discuter en liberté des questions dont auparavant on n'osait sonder la profondeur. J'ajouterai que les révolutions avancent et murissent les esprits en hâtant l'essor des facultés. Ce que j'ai à vous dire ne sera donc pas tout-à-fait sans intérêt; mais comme il faut que je me rappelle plusieurs choses qui ne seraient pas dans le moment, présentes à ma mémoire, je préfère de dicter le récit qu'on attend de moi. Le Commandeur a applaudi à cette idée, et deux jours après le Marquis nous a lû l'écrit que je vous envoie, qui nous a fait grand plaisir à entendre. Comme je lui témoignais mon regret de ce que vous n'étiez pas présente à cette lecture, il m'a offert de me le confier pour vous l'envoyer, à condition qu'il n'en serait point tiré de copie. Je sais, a-t-il dit, que vos plus grands plaisirs sont imparfaits, s'ils ne sont partagés avec mademoiselle Emilie, ainsi je me reprocherais de ne pas vous donner cette légère satisfaction. J'ai admiré sa bonne foi en parlant de son tiède attachement pour une femme qui est morte victime des premières barbaries de la Révolution. Vous n'avez pas encore aimé, lui ai-je dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il répondu, n'en sera peut-être que plus violente, pour avoir été plus long-temps retardée.... Il semblerait d'après cela que le cœur doit éprouver tôt ou tard, en raison de sa sensibilité, une passion plus ou moins vive. Qu'en dites vous ma chère Emilie? Croyez-vous que telle soit la loi du destin et que pour me servir d'un proverbe trivial, on ne recule que pour mieux sauter? Toutes les personnes qui n'ont point encore connu l'amour devraient trembler, et quelle serait la triste perspective de celles qui ne peuvent s'y livrer sans crime! Ah! j'aime à croire que la rareté des objets aimables, que l'occupation, doivent maintenir le cœur dans un calme heureux, et que les sentimens que nous inspire la nature pour nos proches, et la douce chaleur de l'amitié peuvent suffire à la tendresse du cœur le plus aimant. Le Marquis prétend s'être fait l'idée d'une femme digne d'être aimée, telle qu'il est bien difficile d'en rencontrer une semblable; mais il est sensible et son cœur fera illusion à son esprit, et appelera le secours de l'imagination pour orner des plus rares qualités, l'objet qui fera quelqu'impression sur lui; que je le plaindrais s'il avait aimé tendrement la femme qu'il a perdue d'une manière si tragique. Adieu, ma tendre amie, renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je vous confie.

HISTOIRE


du Marquis de St. Alban.

Je suis d'une famille qui a eu depuis long-temps d'assez grandes illustrations, et qui jouissait avant la Révolution d'une fortune considérable. Mon père, marié de très-bonne heure, entra au service par obéissance pour le sien qui avait servi avec distinction, et est mort au moment d'être élevé au premier grade des honneurs militaires; à sa mort mon père s'empressa de donner sa démission de son régiment, pour vivre indépendant; il s'affranchit bientôt après de la gêne des devoirs de la société, se livra à un goût raisonné pour le plaisir, avec un petit nombre d'amis ou de complaisans, qui formaient une petite secte de philosophes Epicuriens, dont mon père était le chef. Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité et de tous les êtres sensibles formaient la base de leur système; mon père méprisait les hommes en théorie par delà ce qu'on peut imaginer, et cédait à chaque instant à un sentiment de bienveillance et d'indulgence, qui embrassait les plus petits insectes. Il aima ma mère quelques années avec une vive tendresse, ensuite il eut constamment pour elle les égards les plus flatteurs, et les meilleurs procédés. Le caractère trop indulgent de mon père le rendoit incapable de diriger mon éducation, il ne pouvait ni voir pleurer un enfant ni le contrarier; une sévérité de quelques momens était au-dessus de ses forces. Il prit le parti de confier le soin de mon éducation au président de Longueil, son parent et son ami depuis l'enfance. Le Président, sans partager les opinions de mon père le chérissoit à cause des agrémens de son esprit, et par l'estime qu'il avait pour son caractère et son cœur. Mon père suivait des principes de philosophie, qui l'écartaient de la société et des affaires; le Président, avec un grand fond de lumières et de philosophie, suivait la carrière des affaires, et avec d'autant plus de succès, que la nature, en lui donnant un esprit plein de sagacité joint à un jugement sûr, semble l'avoir fait homme d'état. Mon père après avoir réglé ses affaires domestiques en remit le soin à ma mère, se conserva une pension considérable, et prit le parti de voyager. Le Président, de ce moment me tint lieu de père. Ce fut lui qui fit choix de mon précepteur, et qui traça le plan de conduite qu'il devait suivre. Il lui indiqua le genre et la marche de mes études, et fixa le degré de sévérité ou d'indulgence dont il devait user. C'est à lui que je dois mon instruction et en quelque sorte mes sentimens, puisque c'est lui qui a eu l'art de les développer. Semblable à un habile cultivateur, il a donné de l'air aux bonnes plantes et les a fait arroser, tandis qu'il a arraché et étouffé une partie des mauvais germes. A l'âge de quinze ans, j'entrai dans un régiment de cavalerie; mais je ne fus envoyé à la garnison que dix-huit mois après; ce temps fut employé à me perfectionner dans les mathématiques, à étudier les fortifications et l'artillerie. Le Président disait que les sciences exactes ont un charme infini pour les jeunes gens capables d'application, que le penchant que l'homme a pour la vérité, se trouve satisfait par l'enchaînement de vérités progressives qui mènent à de grands et incontestables résultats; c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que l'esprit a toute l'appréhension nécessaire pour saisir les choses abstraites, et que leur connaissance se grave plus profondément dans la mémoire. Il savait que, pour la plupart des officiers généraux en France, les fortifications et l'artillerie étaient une science mystérieuse, et qu'ils étaient obligés de s'en rapporter aux gens de ce métier, sans pouvoir apprécier leur mérite. Le comte de Maillebois, me disait-il, est le seul qui ait approfondi de bonne heure ces objets importans, et c'est à cette étude qu'il a dû en partie la réputation dont il a joui. Il me disait aussi: les hommes sont modifiés par l'état qu'ils embrassent, au point, en quelque sorte, d'être entre eux comme des êtres distincts. Il faut qu'un souverain, qu'un ministre connaissent la moralité des hommes des diverses classes de la société, et un militaire appelé au commandement doit connaître à fond l'homme soldat. La science militaire est composée de deux choses, de moralité et de géométrie; par l'une on apprend l'art de plier l'homme à une exacte discipline, d'exalter son ame et de lui inspirer un noble orgueil de son état; par l'autre on combine les moyens les plus prompts d'opérer avec précision différens mouvemens. Il peut paraître surprenant que de telles leçons m'ayent été données par un magistrat; mais Machiavel, secrétaire de Florence, a bien plus fait; il a le premier, dans les temps modernes, développé les principes de l'art de la guerre, et publié, n'ayant jamais porté les armes, une tactique qui fut adoptée par tous les souverains de l'Europe. C'est ainsi que l'homme d'un esprit supérieur, généralise les idées et saisit les principes premiers, applicables aux diverses sciences. Je me souviens qu'un jour étant avec lui et quelques personnes dans une grande bibliothèque, on parla de livres de politique; le Président s'avança vers une armoire, y prit un volume et nous dit: voici un excellent ouvrage sur la politique, et en même temps il nous en lut les premières phrases qui contenaient ces mots: l'art est long, la vie courte, le jugement difficile, l'expérience trompeuse, l'occasion rapide. Le livre était écrit en Latin où les expressions ont plus de force. Chacun admira ce début, et l'on demanda si c'était Aristote, ou Tacite; on parla des modernes et l'on cita Bacon et Grotius; ce n'est aucun de ces politiques ou philosophes, dit le Président, c'est un médecin, Hypocrate, qui commence ainsi ses aphorismes; cela vous fait voir que toutes les sciences se touchent, et que les principes généraux sont les mêmes. Un ancien militaire attaché à ma famille prit soin, au régiment, de diriger ma conduite et de me faire suivre mes premières études lorsque les exercices m'en laissaient le temps. Quoique jeune et sans expérience, j'apperçus dès-lors que les troupes étaient fatiguées des divers changemens introduits chaque année dans la discipline et la tenue. Les officiers obligés sans cesse et d'apprendre et d'oublier, se pliaient avec peine sous le joug des nouvelles ordonnances, qu'ils prévoyaient ne devoir pas plus subsister que les autres. Chaque garnison, chaque régiment offraient des différences dans le régime suivant la sévérité, la négligence, ou l'inquiète ardeur des chefs. Je fus présenté à la cour à dix-neuf ans, et quand je songe à cette pompe qui environnait le Roi, à cette foule empressée qui circulait dans ses appartemens, à l'accent de respect avec lequel se prononçait le nom de Roi; à l'impression qu'il faisait sur les esprits, et aux affreux événemens des temps postérieurs; je ne puis croire que ce soit le même peuple; je ne puis concevoir comment dans un si court espace, des souvenirs gravés par la main des temps, pendant douze siècles, ont été effacés; mais peut-être trouvera-t-on le principe d'un si étonnant changement dans le caractère ardent et passionné de la nation; peut-être un philosophe dira-t-il, qu'un peuple qui dans son extrême enthousiasme adorait ses rois, qui baisait le cheval écumant du courrier qui apportait la nouvelle de la convalescence de Louis quinze; qui n'avait rien fait pour lui; que ce peuple précipité dans une voie contraire, par l'emportement, devait être outré dans sa fureur comme il l'avait été dans son attachement passionné. La mode n'était pas dans ce temps d'être fort assidu à la cour, la magnificence en était en quelque sorte bannie, et des jeunes gens qui dépensaient des sommes immenses à Paris pour leurs plaisirs, paraissaient à Versailles en habit noir. Le Roi, avec raison, en témoigna son mécontentement. Ces petites circonstances servent à faire voir le changement survenu dans les opinions, et combien peu la cour en imposait aux esprits. Un homme éclairé frappé du spectacle que lui présentait la confusion des rangs, et la suppression de la pompe extérieure attachée à certains états, disait, quelques années avant la Révolution: «je crois voir la monarchie décroître à mesure que les vestes raccourcissent et se changent en gilets.» Je me souviens d'un passage de Jean Jacques Rousseau, qui me vint plusieurs fois à l'esprit dans ce temps, lorsque je me trouvais à Versailles. «Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une couronne, un bandeau, étaient pour les hommes des choses sacrées, et rendaient vénérable l'homme qu'ils en voyaient orné. Sans soldats, sans menaces, sitôt qu'il parlait il était obéi; maintenant qu'on affecte d'abolir ces signes, qu'arrive-t-il de ce mépris? Que la majesté royale s'efface de tous les cœurs, que les rois ne sont plus obéis qu'à force de troupes. Les rois n'ont plus la peine de porter leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités; mais il faut avoir cent mille bras pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau, peut-être, il est aisé de voir qu'à la longue cet échange ne tournera pas à leur profit.» Il y avait à Paris cinq ou six maisons où circulait tout ce qui composait la haute société, et l'opinion publique n'était que leur écho. Là, on voyait rassemblés les ministres passés, présens, et futurs; là, étaient distribuées les places à l'Académie, et préparées les intrigues qui devaient élever un homme au ministère et en faire descendre un autre. Là, le M. de **** qui depuis le ministère de monsieur de Choiseul, ne pouvait renoncer à la jouissance d'un grand crédit, était une des personnes qui avait le plus d'empire dans le monde. Sa maison rassemblait tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les diverses classes de la société. Monsieur Necker était l'objet du culte de la maîtresse de la maison, qui chérissait en lui les moyens de conserver un grand ascendant dans le monde, et une influence dans les affaires. C'est là que toutes les trames ont été ourdies pour le rappel et le soutien de monsieur Necker, et pour accréditer ses opinions; c'est là que le résultat du conseil, principe de la subversion totale de la monarchie, a été conçu, communiqué, applaudi; c'est là que l'absence de Necker de la séance du 23 Juin a été proclamée comme un acte héroïque, qu'ont été forgés les instrumens qui ont brisé le trône. Les jeunes gens recevaient dans cette maison les principes d'opposition à l'autorité, qu'ils répandaient dans d'autres sociétés, et qui devinrent la règle de leur conduite. Ce qui paraîtra surprenant, c'est que la Maréchale était la personne la plus infatuée de l'avantage d'une haute naissance, et des distinctions attachées à son rang. Elle n'était populaire que pour dominer, et croyait qu'on serait toujours maître de ce Tiers qu'elle caressait pour en faire le corps d'armée de Necker, par qui elle prétendait régner. Je ne puis résister à vous raconter un trait qui vous fera connaître la vanité de la Maréchale, et qui dans le moment me frappa de la manière la plus comique. J'avais dîné chez elle avec plusieurs personnes dévouées au parti de Necker, et ardentes à soutenir le doublement du Tiers, et l'opinion par tête; au moment où cette question était agitée avec le plus de chaleur, la Maréchale ouvrit sa boîte pour prendre du tabac, et le lourd avocat Target s'avança et prit familièrement une prise de tabac dans la boîte ouverte de la Maréchale. Je ne pourrais vous peindre l'étonnement et l'indignation qu'une telle audace excita chez elle. On vit qu'elle était bien loin de penser que les droits de l'homme pussent s'étendre jusqu'à prendre du tabac dans la boîte d'une grande dame, et quelqu'un lui dit avec malice: c'est un effet naturel de l'égalité. Je me suis laissé aller à ces détails parce qu'ils servent à faire voir que l'oppression du peuple n'a point été le principe des attentats auxquels il s'est livré; que le désir de dominer et non le patriotisme a dirigé les premières entreprises contre l'autorité, et que l'ascendant de quelques sociétés a exalté les esprits. La femme dont je vous parle a été fatale à la France, et je ne pouvais en vous rendant compte de ce que j'ai vu, la passer sous silence. Répandu comme je l'étais il me fut facile de voir les ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel de Necker, et enflammer le peuple en sa faveur. Une circonstance légère en apparence, frappa le président de Longueil, au moment du rappel de Necker avant les Etats-généraux; le hasard nous fit trouver ensemble sur son passage, et nous rendit témoin de la joie universelle qu'inspirait ce charlatan politique; quand il fut à la salle des Cent-suisses, en se rendant chez le Roi, ces colosses s'animèrent et se mirent à battre des mains, le Président s'approcha de moi avec un air pensif et consterné: le royaume de France est perdu, me dit-il, et le trône est à bas; je le regardai avec surprise, cherchant ce qui pouvait occasionner un si triste présage, et quand nous fumes dans les cours du Château: vous avez été étonné, me dit-il, du propos que je vous ai tenu; mais vous allez juger s'il est fondé, et mes motifs doivent particulièrement frapper un militaire. Les Suisses de la garde du Roi ont applaudi avec transport monsieur Necker sur son passage, tandis que des soldats sous les armes sont des hommes qui doivent être impassibles comme les armes qu'ils portent: appartient-il à des gardes de participer à une émotion populaire? Si les gardes du monarque partagent les affections et les mouvemens du peuple, qui le contiendra! Ce ne sont plus dès-lors des soldats, mais des hommes qui jugent, sentent et se conduisent d'après leur opinion et leur sentiment, et non d'après leur devoir. Serait-il facile de faire arrêter monsieur Necker par des gardes enivrés de sa personne? La conduite des Cent-suisses peut faire juger des dispositions des autres troupes. A son arrivée ce ministre s'empressa d'avancer le moment de l'assemblée des Etats-généraux dans l'espérance chimérique de fortifier et de consolider sa puissance de l'appui de la nation. Un esprit de vertige s'empara alors des esprits; le rang le plus éminent, les dignités, les emplois les plus importans n'étaient rien aux yeux des plus grands seigneurs, comparés à la place de député aux Etats-généraux; des jeunes gens qui n'avaient aucun moyen de s'y distinguer mettaient leur amour propre à être élus, et tel qui avait fait une chanson se croyait comptable à sa patrie de son génie pour la régénérer. Les femmes, les mères, les maîtresses intriguaient pour faire élire leur fils, leur mari, leur amant; enfin l'enthousiasme d'un nouvel ordre de choses régnait sur les esprits, et les courtisans les plus corrompus s'empressaient, par l'effet de la mode, d'être représentans d'une nation qu'ils avaient opprimée gaiement pour servir leur intérêt ou leur vanité. Necker dans l'espoir de produire un plus grand effet sur un vaste théâtre, et dominé par la soif des applaudissemens, insista auprès du Roi, malgré tout le conseil, pour que les Etats fussent assemblés à Paris ou à Versailles.

Le Président de Longueil en sentit le danger et écrivit à la Reine pour le lui faire connaître; je me souviens encore des expressions de sa lettre. «Si l'on assemble, lui disait-il, les Etats à Paris ou à Versailles c'est porter des brandons de feu sur des matières combustibles. Le peuple Français est aimable, léger, facile; mais emporté, mais barbare dans ses emportements, témoin la guerre des Armagnacs etc.» Le fatal génie de Necker l'emporta, et la Reine dit depuis à un ministre: «le Président de Longueil m'a donné d'excellens avis, mais je n'avais pas le crédit de les faire suivre.» Le charme de la nouveauté, le besoin d'intérêt, et de mouvement déterminèrent la plus grande partie; le désir de s'élever, en manifestant ses talens sur un grand théâtre animaient quelques personnes, et plusieurs, parmi le Tiers, songeaient à sortir de leur obscurité, à se procurer des protecteurs et à obtenir des grâces. Je ne rapporte que ce que j'ai vu, et il me serait possible d'en donner des preuves. Surpris de la vivacité des démarches de quelques membres du Tiers pour se faire élire, je leur représentai que leur âge et leur santé leur rendraient pénibles les fonctions et le travail de la députation. Ils me répondirent que leurs intérêts et celui de leur famille déterminaient leur empressement; enfin quelques uns me firent l'aveu qu'ils espéraient obtenir des lettres de noblesse, et d'autres, des bénéfices pour leurs enfans ou des places lucratives. Dans le temps où l'on s'occupait d'établir des Assemblées provinciales, ou d'accorder aux pays qui avaient eu des Etats, le rétablissement de ces Assemblées; j'ai vu un homme qui cherchait à se faire valoir par son zèle pour le peuple, intriguer sourdement pour avoir la présidence permanente de l'Assemblée de sa province. Tel était le patriotisme qui régnait dans les esprits avant l'assemblée des Etats; et ensuite les zélés partisans du peuple n'ont suivi que leur ressentiment contre la cour. Un cordon bleu refusé, la préférence accordée à un rival pour un gouvernement, ou une place à la cour ont été les principes qui ont inspiré à des grands, et à des nobles, des sentimens contraires à la monarchie. Le duc d'Orléans, devenu justement l'horreur du genre humain; cet homme sans principes et sans résolution, qui n'a jamais eu l'étoffe d'un ambitieux, et qui est parvenu successivement au comble de la scélératesse parce que le crime de chaque jour ne surpassait que d'un degré celui de la veille; le Duc disait alors, et je crois qu'il le pensait, «Les Etats feront tout ce qu'ils voudront, peu m'importe, pourvu qu'il me soit permis d'aller ou de venir en Angleterre, ou ailleurs, et qu'on ne puisse ni m'enfermer ni m'exiler.......» Enfoncé dans la fange de la débauche, il n'élevait pas alors ses vues par delà une liberté indéfinie; favorable à ses vicieuses inclinations. Je me souviens que dans le commencement de la Révolution, frappé de l'inconséquence du Duc, le Président me dit un mot d'un grand sens. Il est commun, dit-il, de voir des gens qui veulent la fin sans aimer les moyens; mais le duc d'Orléans veut les moyens sans la fin. Il ne tint en effet qu'à lui d'être au 14 Juillet, lieutenant-général de l'Etat, et il ne s'agissoit pour cela que de se montrer aux yeux d'un peuple aveuglé et corrompu par lui, dont il étoit en ce moment l'idole. Je l'ai beaucoup connu dans un temps où toute la jeunesse de la Cour avait avec lui des liaisons plus ou moins étroites. Il avait de l'esprit, mais par étincelles, l'amour du plaisir éteignoit dans lui toute affection morale, et un seul sentiment, celui de la vengeance, pouvoit donner quelqu'action à son ame, et a été le principe de sa conduite. Cette connoissance de son caractère m'a fait apprendre depuis sans surprise, que lorsqu'on vint l'avertir que madame la princesse de Lamballe, entre les mains d'un peuple factieux, était en grand danger, et qu'il pouvait la sauver, «il faut la laisser, dit-il, suivre sa destinée.» Quelque temps après ses valets de chambre vinrent lui dire tout effrayés qu'on promenait la tête de cette Princesse, «eh bien! dit-il, c'est une tête comme une autre.» Ces détails m'ont un peu écarté des objets qui me concernent; mais mon histoire peu fertile en événemens ne peut être intéressante que par l'exposé sincère des sentimens qui m'ont affecté, à l'aspect des scènes tragiques et mémorables dont j'ai été témoin; que par la peinture de quelques détails qui servent à donner une juste idée des temps, des hommes et de leurs motifs. Je reviens à ce qui me regarde. Les sages conseils du Président me préservèrent de la contagieuse épidémie qui s'était répandue dans toutes les classes; j'assistai aux assemblées d'élection qui se firent à Paris; mais n'ayant pas l'âge requis et n'ayant formé aucune brigue, j'étais bien certain de n'être point élu. Enfin arriva ce jour tant désiré de l'ouverture des Etats. Jamais la majesté royale ne parut dans un plus grand éclat. Les divers ordres du royaume revêtus des habits de leur état, la pompe de la religion, la Reine réunissant la dignité, la beauté dans sa personne, et dans sa parure le goût et la magnificence; le Roi revêtu des ornemens de la royauté, tout concourait à présenter le plus imposant des spectacles. Je revins à Paris, et je ne m'étendrai pas sur ce qui se passa dans les premières assemblées des Etats. Une sourde fermentation agitait à Paris les esprits. Les capitalistes occupés de faire assurer la dette par la Nation, favorisaient toutes les entreprises de l'Assemblée, et le peuple s'habituait à la regarder comme la protectrice de ses droits et des propriétés, et les agens de l'autorité royale comme ses ennemis. Je fus témoin au Palais royal des premiers symptômes de la cruauté atroce à laquelle s'est livré ce peuple regardé comme si léger, si aimable. Le peuple dans tous les pays jouit avec avidité de la vue des exécutions, et peut-être, de l'empressement à être spectateur des supplices, il y a peu de distance pour en devenir l'instrument. Un homme fut traité dans la rue, d'espion de la police, à tort ou à raison, par un autre qui avait à se plaindre de lui, ou lui en voulait. Le peuple s'attroupa et se mit à le poursuivre de rue en rue, de place en place; la plaisanterie se mêlait à la fureur, ce qui est un caractère distinctif du peuple Français, et le malheureux poursuivi à coups de pierres vint se réfugier au Palais royal. Il n'y fut pas en sureté, et saisi par les plus acharnés, il fut plongé à plusieurs reprises dans le grand bassin. On délibéra ensuite sur ce qu'il fallait lui faire, et il fut proposé de lui couper les oreilles; alors je vis une femme au-dessus du peuple, et mise avec assez d'élégance tirer froidement de sa poche une paire de ciseaux et les offrir. Je m'éloignai avec horreur de cette affreuse scène; et j'appris que le malheureux si barbarement poursuivi avait expiré dans sa course, avant de pouvoir trouver un asile. Voilà le premier acte de cruauté, suivi peu de temps après des meurtres de Foulon et de Berthier. A la honte éternelle de ce peuple, la postérité apprendra en frissonnant d'horreur les barbaries exercées sur leurs cadavres. Il se disputa long-temps leurs membres déchirés et sanglans, et le cœur du malheureux Berthier, étant devenu le partage d'une troupe effrénée, elle s'assembla autour du même bassin et se mit à danser en chantant à la lueur des torches qu'elle portait. Cette détestable troupe, ivre d'une aveugle rage, et se passant de main en main ce cœur, hurlait dans sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:

Ah! il n'est point de Fêtes
Quand le cœur n'en est pas.

Je restai à Paris, où le Roi se rendit après l'affreuse nuit du cinq Octobre; je fus témoin de son entrée dans cette capitale, et pour vous donner une idée du caractère d'une nation que le luxe et les plaisirs rendaient presque insensible à tout ce qui ne frappait pas au moment sur ses jouissances, je vais vous raconter l'effet que produisit cette déplorable marche d'un monarque outragé et captif, sur ce qu'on appelait la bonne compagnie. Son cortège étonnant par sa composition, affreux par sa contenance féroce et ses cris, mit trois heures à passer dans la rue Royale où j'étais; des troupes à pied ou à cheval, des canons conduits par des femmes; des charettes, où sur des sacs de farine étaient couchées d'autres femmes ivres de vin et de fureur, criant, chantant, et agitant des branches de verdure, ensuite le Roi et sa famille escortés de la Fayette et du comte Destaing l'épée à la main à la portière, et environnés d'une foule d'hommes à cheval, voilà ce qui se présenta successivement à mes yeux pendant l'espace de trois heures. Je me rendis dans une maison voisine où se rassemblait ordinairement l'élite de la société, mon cœur était navré, mon esprit obscurci des plus sombres nuages, et je croyais trouver tout le monde affecté des mêmes sentimens; mais écoutez les dialogues interrompus des personnes que j'y trouvai, ou qui arrivèrent successivement. «Avez-vous vu passer le Roi, disait l'un?—Non j'ai été à la comédie.—Molé a-t-il joué?—Pour moi j'ai été obligé de rester aux Thuilleries, il n'y a pas eu moyen d'en sortir avant neuf heures.—Vous avez donc vu passer le Roi.—Je n'ai pas bien distingué, il faisait nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait mis plus de six heures pour venir de Versailles.» D'autres racontaient froidement quelques circonstances. Ensuite.—«Jouez-vous au Wisch?—Je jouerai après souper, on va servir.» Quelques chuchotages, un air de tristesse passager. On entendit du canon. «Le Roi sort de l'hôtel de ville; ils doivent être bien las.» On soupe; propos interrompus. On joue au Trente et Quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et surveillant sa carte on dit quelques mots: «Comme c'est affreux!» et quelques uns causent à voix basse brièvement. Deux heures sonnent, chacun défile et va se coucher. De tels gens vous paroissent bien insensibles; eh bien! il n'en est pas un qui ne se fût fait tuer aux pieds du Roi.