Pollux aimait le cinéma de toute son âme. En toute circonstance, il se croyait en scène, paradait, jouant un rôle éternel, avec des grimaces et des contorsions inouïes. Soulevant les chaises, les tables, les pianos, équilibriste paradoxal, il jouait avec les phrases et les meubles, ajoutant des gauloiseries brutales à ses exercices, hurlant des refrains idiots. Sa vie était une intéressante et pittoresque création; elle avait la fantaisie d'un film comique et donnait cette impression brillante et saccadée d'une projection lumineuse au cours de la nuit. Pollux était le chef de la bande des Pi-Ouit.
Ceux-ci, clowns intrépides, comiques anglais, gardant sous une morgue extérieure la plus fébrile des fantaisies, formaient une phalange de travailleurs acharnés de l'art cinématographique. Il y a une manière élégante de prendre, entre le pouce et l'index, une boule de billard; il y a une façon risible de tomber à terre en faisant un grand écart; on peut, avec esprit, fumer un cigare des deux bouts, telles étaient les savantes occupations de la bande des Pi-Ouit. Ces artistes, du plus moderne des arts, étaient des êtres particulièrement tourmentés; ils recherchaient, par des procédés nouveaux, à donner l'illusion du vrai dans le miraculeux, à dessiner les formes excessives de la joie et de la douleur, et leur jeu était une caricature. Au reste, leur physique se prêtait à la réalisation du comique; ils étaient d'une maigreur extrême. On eût dit, à les voir défiler, la pipe au bec et le canotier sur l'oreille, une combinaison d'angles.
Un petit monde de bonisseurs, de photographes, de coloristes, de danseurs et d'artistes gardaient à Pollux une affection vraie. En son art, n'est-il pas un maître incontesté? Le premier des Pi-Ouit était audacieux, il avait l'orgueil de ne point truquer ses acrobaties; il sautait, nageait et se faisait écraser en conscience, ce qui ne laissait pas que de le parer d'un juste laurier. Brutal, grossier, excentrique, Pollux n'en était pas moins, en un siècle vulgaire, un être chevaleresque. Quand il pliait ses jambes élastiques, afin de mieux bondir, ainsi que le scénario le lui imposait, loin d'un mari jaloux, par une fenêtre ouverte sur le vide, on eût dit qu'il allait, pareil au clown de Banville, «crever le plafond de toile» et rouler dans les lampes à arc qui sont, elles aussi, «des étoiles».
Equilibriste et poète, ce sont des vocations qui sympathisent, et rien ne s'oppose à ce qu'un clown ait une âme et des mœurs de rimeur. François Villon fut paillard et grand dépendeur d'andouilles; Pollux n'ignorait rien du vol à la tire et des plus viles luxures!
Le Chevalier du Cinéma eut une belle qui lui permit de devenir un grand premier en amour. La muse de la bande des Pi-Ouit, artiste habile et fêtée en sa jeunesse, prit avec la maturité une ampleur excessive. Elle avait une perruque oxygénée, des yeux rieurs et lumineux; elle savait tirer la langue à ravir, elle était espiègle et bedonnante, ce qui la faisait ressembler à quelque marmot grotesque et bariolé, fabriqué à Nuremberg par un artisan en délire.
La môme Citrouille triomphait à l'écran en femme-cocher, en concierge; elle était, quand elle interprétait les jeunes filles, joignant ses courtes mains sur son triple ventre, une caricature atroce de Claudine. Son apparition faisait naître un rire formidable. Pollux la soulevait avec aisance, la portait à bras tendus, la laissant retomber sur le sol, où elle rebondissait comme un ballon. Un jour, sous cette charpente burlesque, il sentit que battait une pulsation frêle et régulière; découverte inouïe: la môme Citrouille avait un cœur!
Pollux aima sa compagne sincèrement, mais il lui préférait encore son art; aussi s'amusait-il à exagérer les manifestations de sa tendresse; dans son inconscience, il ridiculisait la plus douce des traditions païennes, le geste universel et gracieux par excellence: le baiser sur les lèvres. C'était un couple dont l'extravagance suscitait, quotidiennement, des stupéfactions, des rires et des batailles; la foule les poursuivait de quolibets, les acclamait; parfois, le peuple est inconstant: des gouapes les injuriaient sans mesure, ce qui permettait à Pollux de faire une prompte et parfaite démonstration de boxe française accompagnée de sauts périlleux.
La guerre surprit le Chevalier du Cinéma en plein triomphe; certaines de ses créations avaient remporté un succès mondial. Les marchands de bœufs de l'Amérique du Sud, les nervis marseillais aux foulards coloriés, les petits nains ivoirés du Japon, les enfants rieurs de la Martinique, les obscurs paysans des campagnes mystiques où l'icône est vénérée, toutes les foules désireuses de voir un peu d'irréel et de mensonge parer leurs existences avaient suivi, avec une passion commune, les invraisemblables aventures, en douze parties, de «Pollux, roi des mines d'or», à qui de sinistres bandes veulent arracher la fortune et l'honneur. Le héros, ayant juré de garder le secret du filon d'or jadis découvert par des chercheurs obstinés et de le remettre à la reine des mines quand elle aurait vingt ans, gardait le plan sur son cœur; des traîtres, vainement, tentaient de le lui ravir; ne pouvant s'emparer du précieux talisman qui leur eût assuré la richesse, ils emprisonnaient la petite orpheline. Pollux, échappé miraculeusement à une dizaine d'explosions et de chutes vertigineuses, délivrait la douce jeune fille. Soudoyé par les bandits, le peuple des mineurs se révoltait; Pollux le réduisait au silence, après un combat magnifique où cinq cents cavaliers, qu'on eût dit descendus des fresques de Michel-Ange, traversaient au galop l'écran vingt fois de suite.
Un matin doux et frais, où le vent animait de sa caresse légère les roses des jardins, Pollux et sa gentille protégée s'épousaient; les mineurs jetaient des fleurs sous leurs pas heureux, tandis que le traître s'étranglait dans une maisonnette où, poursuivi par le remords et des cavaliers mystérieux, il croyait voir apparaître, invincibles et menaçantes, les ombres de ses victimes.
Il avait conquis la célébrité et le cœur des petites ouvrières de toutes les vastes cités du monde. Il délaissait la môme Citrouille, s'étant épris de la jeune Américaine aux yeux limpides qui interprétait, à ses côtés, avec une ingénuité délicieuse, l'héritière aux 500 millions.