Il en est de ces pèlerins armés qui n'ont plus la silhouette du soldat moderne; ils ont l'air de s'être battus sous Vercingétorix, couverts de peaux ou de caoutchoucs, ficelés en d'étranges capotes, vêtus de sacs à terre, perdus dans la bourrasque; ils ressemblent à des pêcheurs islandais.
Leurs voix sonnent dans la nuit, glorieuses de pouvoir réveiller les échos. Certains, vaincus par la fatigue, titubent comme s'ils étaient ivres. On dirait le retour d'une kermesse, tant il y a d'allégresse difficilement contenue dans le cœur de ces ressuscités.
A la faveur de l'aube, les unités se reconstituent, le désordre s'organise. Ces hommes en loques forment, néanmoins, une armée. Les uns boitent. Les autres traînent sur la route, porteurs de bouteillons qui leur battent aux flancs; ils ont, pourtant, une allure martiale, ils donnent une impression de force et de sécurité.
Tant que des gamins de vingt ans et des hommes, à peine leurs aînés, consentiront à n'être que des paquets de boue errant sur les routes, la France vivra. Consentiront-ils toujours à une telle souffrance? Ils l'ont supportée, ils la supporteront encore parce qu'ils croient à la justice de leur cause, à l'inéluctable nécessité où ils sont de se battre.
Les voici qui s'installent dans une immense sape où tout un bataillon pourrait dormir; ils s'étendent sur des couchettes étagées; l'humidité suinte aux parois de leur demeure; l'air est irrespirable, mais il est si doux de retrouver un peu de quiétude, l'apparence du bien-être, que ce lieu infect les enchante.
Un Tel, soldat comme eux et qui sent vivre en lui les aspirations et les pensées de tous, partage cette joie enfantine; il se joint aux conversations des camarades.
Confuses dans la tranchée, les idées, sous le coup de fouet de la relève, se raniment et retrouvent leur primitive vigueur.
Une rumeur d'océan monte dans ce purgatoire des braves; les idées y sont en fusion. A la lueur incertaine des bougies, il semblerait qu'un avenir se crée, turbulent et magnifique. Les tailleurs de pierre qui élevèrent les cathédrales devaient avoir cette foi invincible! Les compagnons d'Un Tel bâtissent, eux aussi, aux heures de liberté et de repos, leur œuvre qu'ils espèrent immortelle: la paix. Ils la savent lointaine, parce qu'ils la veulent parfaite.
La grande relève! Un Tel l'entrevoit avec son imagination de poète; il la pare de splendeurs qu'elle n'aura pas. De vils poètes, perroquets arriérés, attachés à leur perchoir, ont chanté, sur un rythme facile, ce retour des héros par les Champs-Elysées. Ceux-là, profiteurs masqués en troubadours, consentiront à fêter Un Tel un jour par an, ainsi que jadis les Césars permettaient à la canaille d'être reine. Quand les lampions seront brûlés, ils croiront avoir témoigné suffisamment de reconnaissance à leurs défenseurs.
La grande relève, aucun de ceux qui ont le droit d'y songer, aucun des combattants ne la veut faire avant que soient établies la gloire et la sécurité de la race. Certes, tous les soldats ne sauraient fixer exactement les raisons de leur constance; mais ceux qui, dans les armées, pensent pour les autres, les entraîneurs d'hommes dont Un Tel est le type, n'auront cure des changements politiques, des influences sentimentales, des raisons économiques qui pourraient orienter la guerre dans une direction différente de celle qu'ils se sont imposée.