Avant que ne se fasse la grande relève, il faudra besogner encore, se battre âprement, regagner le terrain pied à pied. La lassitude arrête parfois le bras du soldat, le froid le tue, les obus lui arrachent les membres. Un Tel a vu mourir ainsi les meilleurs de ses compagnons, et pourtant, malgré cette diminution des forces, il a décidé de lutter.
L'instant est venu où tous les chanteurs, les pitres de la bravoure, vont devoir renforcer nos bataillons. Il y a, entre les lignes, des mourants qui demandent du secours; il y a des morts qui tendent leurs bras décharnés vers la patrie impuissante. Si les francs-fileurs de l'arrière refusent de se joindre à cette armée dont ils louent la vaillance, il est à craindre qu'à la grande relève elle ne les chasse de leurs positions, de leurs intérieurs fleuris, si toutefois elle consent à leur laisser une vie qu'ils ne voulurent pas sacrifier à l'heure où tous les paysans, les ouvriers et les intellectuels de France acceptaient de mourir.
«Vivement la relève!» C'est le cri unanime des soldats. Cette aspiration au bonheur est humaine, mais elle se complète d'une acceptation émouvante de la souffrance: «Vivement qu'on remonte!», ce qui se traduit ainsi: La vie ne vaut pas qu'on la vive tant que les soldats de l'armée française seront loin de tout ce qui leur est cher, la femme qu'ils aiment et le faubourg où ils naquirent.
Ces choses acquises, la France libre, l'honneur sauf, Un Tel et ses compagnons feront la grande relève, qu'ils désirent heureuse, cordiale, ensoleillée, car rien ne leur serait douloureux comme d'être obligés, la guerre étant finie, de devoir la recommencer contre les jouisseurs et les ploutocrates de l'arrière.
UNE CHAUMIÈRE,
UN CŒUR ET L'INDÉPENDANCE
Un Tel, que le sort toujours favorisa, connaîtra sans doute l'heure heureuse où, délaissant les armes, il lui sera loisible de reprendre le cours de sa vie civile. Il sera de ces prédestinés qui verront la grande relève, terre promise à tous les soldats et que nombre d'errants immortels ne pourront, hélas! rejoindre.
La guerre n'aura pas employé toute l'énergie des jeunes hommes qui la firent et qui en reviendront. Pour quelques-uns, devant en garder une lassitude infinie, combien, au contraire, verront s'accroître leur amour de la lutte et de l'aventure.
Les combattants, laboureurs revenus à leurs charrues brisées, ouvriers retrouvant l'usine si longtemps désertée, auront un but unique: être heureux! Les souffrances subies avec fermeté portent en elles un stimulant particulier: elles préparent à la joie et la font plus vivement désirer.
Ceux qui connurent la soif, la faim, le froid, et qui furent meurtris dans leur chair, jouiront d'un bonheur facilement accessible. La possession de ce qui leur faisait défaut, le retour au foyer, la compagnie d'une femme leur assureront des joies immédiates et précieuses.
Tous, humbles ou puissants, restreindront leurs désirs; il leur suffira, pour s'estimer heureux, de posséder une chaumière, un cœur les aimant et l'indépendance.