L'honnête commerçant, désireux à la fois d'élever le niveau intellectuel de la foule et de faire mourir de rage ses concurrents, mit au fronton de sa demeure un tableau allégorique: L'Alimentation ouvrant aux Arts les portes de la Renommée. L'Alimentation, reine parée d'une robe semée d'abeilles d'or, accueillait et nourrissait les Arts, lesquels étaient incarnés en la personne d'un bohème guenilleux et maléfique. La vitrine s'ornait encore d'une superbe pièce montée. Ce n'était plus une pâtisserie, mais un symbole. Le foie truffé, la gélatine et les coques s'y groupaient harmonieusement. Des colonnettes de saucisson soutenaient cet édifice qui, pareil au temple de Salomon, demeurera célèbre par son opulence.
Donquixotte se découvrait aisément des envieux. Les sots disaient de lui «N'est-il pas vendu à toutes les réactions, avec son Sacré-Cœur en saindoux?» Niais ou criminels qui ne voulaient pas voir en cet édifice gastronomique un temple païen élevé à la gloire d'une force sociale invincible: l'Alimentation. C'était une pièce unique dans l'histoire de la civilisation. Donquixotte avait décidé de ne l'entamer que le jour où il fiancerait sa fille. En effet, cette pâtisserie était si parfaitement épicée, si raisonnablement construite, que les plus grandes chaleurs n'auraient su la faire tourner.
Donquixotte était un homme d'ordre.
Par contre, le cordonnier Citoillien était farouchement révolutionnaire. Porte-drapeau suppléant de la section socialiste révolutionnaire internationale du quartier Saint-Placide, il avait pour mission de suivre, jusqu'à la dernière demeure, le corps des camarades décédés. Ces enterrements étaient émouvants. Désireux de donner à son fils une éducation grave et forte, et afin de pouvoir se rafraîchir au «Rendez-Vous des Parents», pieusement il confiait à l'enfant le drapeau dont l'étoffe écarlate s'enflammait au soleil.
Donquixotte et Citoillien sont maintenant des soldats. Ils se sont découvert des goûts semblables; ils se sont aperçus que le même désir de vie heureuse et simple les animait; ils ont compris que, pour réaliser leur bonheur personnel, il leur fallait défendre, avant tout, les villes et la terre nationales.
La guerre finie, Citoillien, délaissant la cordonnerie, bâtira un palais du peuple. Le soir, le peuple dînera en chantant. Les fruits, les pâtisseries et les vins, artistement groupés sur de vastes tables, appartiendront à tous ceux que leur désir aura menés vers ce festin. Aux nuits parfumées où flamberont des lampions dans les arbres, il fera doux de vivre parmi la joie naturelle des choses. Heureuses, les voix se répercuteront, en fanfares, dans les bois d'alentour. En ce nouvel âge d'or, les hommes, joyeusement, travailleront en commun à la prospérité du monde. Donquixotte prendra place à la table du peuple, étant donné qu'il apportera de savoureuses provisions.
Un Tel est le semblable de Citoillien, il est le frère de Donquixotte, il se retrouve en eux. Ne cachent-ils pas, sous des masques grotesques, un visage d'homme?
Nourris à la même gamelle, asservis aux pareilles besognes, ils sont appelés, tous deux, à ôter leur masque en présence de la mort errante. Mais le vent des obus ne leur a pas encore arraché les défroques dont ils se parent. Donquixotte est toujours, aux yeux de ses camarades, un paisible bourgeois; Citoillien est encore un farouche révolutionnaire.
Les premières promenades que Donquixotte fit, jadis, avec sa fiancée, furent douces. Ils visitèrent le Louvre. Dans les salles fraîches et spacieuses où vécurent les rois, ils se crurent de grands seigneurs invités à la cour. Ils se regardèrent passer entre les glaces parallèles, et cela les enivra que de contempler leurs images se reflétant à l'infini. Un jour, ils montèrent en haut du donjon de Vincennes. Fouettée par le vent qui enlevait sa jupe, la jeune fille avait l'air d'une oriflamme. Le retour fut charmant; dans les fossés du fort, des gamins chassaient le lézard; les amoureux revinrent en bateau. Le fleuve était calme. L'eau miroitante, où le bateau laissait un long sillage, leur semblait côtoyer les rivages du ciel.
Ils s'épousèrent. Elle devint une ménagère parfaite et facilement irritée.