Le jour viendra. Les hommes causeront à peine. La tranchée est un lieu de méditation. Les meilleurs soldats, les plus dévoués, les plus braves, ceux dont la vigilance ne fait jamais défaut, sont de grands taciturnes.

Il s'agit de se battre confortablement, d'être à l'aise. Chacun s'organise un coin particulier, où il pourra reposer la tête sur le sac. Le soldat désire, avant tout, un bien-être individuel que nul ne partagera, et il ne faudrait pas voir de l'égoïsme dans ce besoin naturel d'isolement et de propriété.

Les gourbis sont étroits, encombrés de munitions; l'eau y coule les jours de pluie, des claies pourries y recouvrent le sol, les rats y foisonnent, mais on y goûte un bonheur réel. Sans bruit, l'escouade s'y groupe et y joue d'interminables parties de manille, indifférente aux explosions qui secouent le sol. Ayant ramassé du bois mort sur le parapet, Un Tel aime allumer dans son gourbi un feu généreux. La flamme claire, mouvante, haute et bientôt recourbée, lui semble prendre les divers aspects de la vie, tristes ou gais sans mesure, et ce lui est, dans le nuage épais de la fumée, une délicieuse occasion de se ressouvenir.

Il faut travailler, surélever le parapet, creuser la tranchée. Tout le jour, ce seront de multiples corvées: transport de bombes à ailettes, de gabions; la nuit prochaine, il faudra veiller encore.

Quels êtres particulièrement doués, solidement bâtis, animés de passions divines et surgis d'une antique épopée sont donc les combattants de cette grande guerre? Un Tel cherche des dieux, autour de lui, et ne voit que des hommes.

Donquixotte et Citoillien étaient voisins. Ils s'exécraient, se reprochant mille méfaits, entre autres de n'avoir rien à se reprocher. La guerre vint. La vie de la tranchée lia, l'un à l'autre, les deux adversaires. Forcés qu'ils étaient d'habiter, face à face, une humide cagna, repliés et joints dans un obscur et profond isolement, ils apprirent à se connaître, et l'irrésistible antagonisme qui les séparait se dissipa.

Gédéon Donquixotte tenait un magasin d'alimentation. Il était président effectif des «Joyeux Bigophonistes du Marché des Trois-Vierges», président honoraire de «l'Effort sportif Amical Club des Enfants Retrouvés»; il avait obtenu la médaille de vermeil de l'Exposition Internationale d'Alimentation et de Chauffage d'Ivry. Il était orgueilleux de son commerce et naturellement enclin à favoriser les arts. La pire injure à lui faire était de l'appeler épicier, comme si un honorable commerçant en aliments et vins pouvait être à ce point avili qu'on osât le comparer à cette sorte de débitant inférieur qui vend du suif et de la benzine.

Donquixotte avait une culture générale assez étendue. Il récitait, sans en rien omettre, la Déclaration des Droits de l'Homme; il avait lu de nombreuses études sur l'éducation de la volonté, l'hygiène sexuelle à travers les âges et les crimes de l'Inquisition. Il écrivait jadis, sur l'air de Flotte, petit drapeau! une marche de la Mutualité, avec accompagnement de bigophone.

Aussi Donquixotte savait allier les arts de l'esprit au plus heureux des négoces.

Nous avons à Paris la maison de Balzac, celle de Berlioz, la vieille demeure où naquit Musset; pourquoi ne pas nous enorgueillir de la maison Donquixotte?