Des voix font passer des recommandations: «Attention au fil. Faites passer qu'on ne suit pas. Faites passer: Halte.» D'autres voix, surgies de la terre, demandent, sourdes, inquiètes:

—Qui est-ce qui fait passer qu'on dise: Halte?

L'irritation d'Un Tel gagne la file errante.

—Quel est l'imbécile qui est en tête?

—On va trop vite!

Le boyau devient étroit. Epuisé, l'épaule déchirée par la courroie du sac, Un Tel s'accote à la paroi suintante et molle. Il lui faut repartir, car ceux qui le suivent le renverseraient et lui passeraient sur le corps. Les boyaux se coupent et se rejoignent. On ressent un vertige écœurant à les parcourir.

Voici la première ligne. Les hommes se fixent obstinément au poste qu'ils garderont. Les escouades descendantes s'incrustent dans le mur, afin de laisser passer la relève.

Il faut occuper avant tout le petit poste avancé, cirque de terre, entouré de fils barbelés, d'arbres abattus, fortin garni de grenades, sentinelle dont la vigilance doit être absolue et qui garde la France. A deux ou trois mètres du poste, des cadavres ossifiés, lavés des pluies, et dont la tête convulsée montre encore le cercle éclatant des dents blanches, attendent un lointain réveil. Ces morts ont le visage de leur âme. Les nuits de vent et de pluie, il faut aller s'étendre auprès de ces squelettes et, sous leur protection, écouter la nuit afin de pouvoir abattre l'adversaire qui, par aventure, tenterait de se glisser jusqu'à la tranchée.

Un Tel, la gorge irritée par l'odeur fade de la terre et du sang, la respiration haletante, s'étend sur le sol, sa couverture repliée sur la tête, attendant le sommeil. Les fusées lumineuses se balancent dans l'espace, telles les lampes suspendues d'un temple immense. Frappées par une mystérieuse flèche, les étoiles filantes tombent vers l'horizon. Un Tel ne peut s'endormir. Résorbé en lui-même, en présence de la mort et de l'aventure, il se sent une plus vive clairvoyance, une émotion accrue par le tragique de la situation. Il se met à penser, afin de mieux vivre les instants que le destin lui compte.

La tranchée incite à vivre intimement, égoïstement, pour soi-même, quelque réelle fraternité les combattants puissent avoir entre eux.