Et, parce qu'il faut à la vie un éternel retour de misères et de beautés, la paysanne, à la fois reconnaissante et parcimonieuse, de répondre:

—Je vais vous donner toutes mes pommes; elles commencent à pourrir.

Une à une, à l'orée du bois, écartant de leurs fines mains les ramures tombantes, les vierges apparaissent; tandis que s'éloignent les vainqueurs, elles reviennent au village.

Ainsi, pour que vivent heureuses des vierges aux beaux yeux qu'ils devinent jolis, mais dont ils ne posséderont jamais les charmes émouvants, de jeunes hommes meurent à la fleur de leurs ans ou acceptent les pires mutilations; d'autres se perdent dans la nuit, la bourrasque et le feu, sans porter vers elles un regard de regret.

Belles inconnues, protégées du soldat, parures de la France, vierges qu'il sauva de l'ignominieuse atteinte du Barbare sans espoir de vous retrouver: Marie aux lèvres chaudes, Jeanne ensoleillée, petite Magali à la voix d'oiseau, vous toutes enfin dont la grâce fut l'enjeu du dur combat, vous incarniez, pour le soldat de la Marne, en votre joliesse désirable et frémissante, l'indépendance, l'harmonie et la liberté.

EN LIGNE

Les canons aboient dans le crépuscule. Les bois où l'artillerie est cachée sont des buissons ardents. Il faut monter en ligne. Dans le village en ruines, au faîte d'un pan de mur, une plaque demeure, battue des vents: «La mendicité est interdite dans le département.»

C'est une zone nouvelle où la terre est soulevée, retournée, éventrée par les explosions. Une avenue, faite de troncs d'arbres, mène vers la ligne.

Il faut avancer avec attention, se lier au sol, épouser sa forme et sa couleur.

Un Tel entre, avec son bataillon, dans cette mystérieuse région de l'aventure. Son sac, où des lettres, des vivres et du linge forment un ensemble compact et moisi, lui pèse; des musettes gonflées de grenades battent ses flancs. Un Tel gagne le boyau. Il accroche son fusil au fil téléphonique. La nuit est venue. S'efforçant de suivre l'ombre qui le précède, il trébuche et s'irrite.