Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les lignes françaises.

Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente, sans colère inutile, mathématiquement. La présence de cette sentinelle, dans le petit poste avancé, nuisait à la sûreté du bataillon. Il fallait, à tout prix, la supprimer; ainsi elle ne tirerait plus sur les travailleurs, elle ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau. La sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle, équipée comme celle qui vient d'être abattue et pareillement vigilante, occupera le petit poste allemand; qu'importe, une autre patrouille renversera l'audacieuse. A l'aube, il serait vain de demander aux trois paysans patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche énergie. La sentinelle les empêchait de ramasser du bois sur le parapet! Sans doute, il est des motifs plus nobles et moins précis qu'ils ne se formulent pas, en leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point. Ils ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur courage obscur et par quels fils mystérieux leur acte simple et brutal est relié à la prospérité et à la grandeur de leur race. Ils n'ont cure de ces mots magiques par lesquels on pourrait louer leur vaillance. Une force instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement qui les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de leur exploit les apeure.

Une mission devait être remplie, pour l'honneur de leur escouade, la gloire de leur compagnie et la fière renommée du bataillon: elle le fut correctement. Retrouvant le gourbi fangeux où ils purent reposer, les patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire inutile, dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe vînt leur offrir une gamelle d'eau tiède où nageaient d'étranges légumes.

GUSTAVE LE REMPART DE CALONNE

Un Tel a pour chef de section l'adjudant Gustave, unanimement appelé «le Rempart de Calonne», en glorieux témoignage de l'héroïsme particulier avec lequel il défendit la tranchée de Calonne, un jour où les vagues d'assaut menaçaient Verdun.

L'histoire de Gustave, noble Polonais qui guerroya sur la Marne, l'Yser et la Meuse, enchantera les enfants si, plus tard, un enlumineur fait apparaître au centre des explosions, tel il fut, couronné d'un passe-montagne troué, cet adjudant splendide qu'une crasse insigne patina sans jamais l'attrister. C'est le ruffian que dessina la plume d'or de Moréas, l'affable séducteur aux dents éblouissantes, à l'œil conquérant, une manière de conquistador en guenilles.

Au repos, Gustave est le plus appréciable des chefs de popote. Il sait dorer un rôti, épicer une sauce et charmer la plus revêche des commères. Après un copieux repas, il estime fort narrer, avec une voix chaude, de jolies aventures dont il fut le héros modeste, et ses récits ne laissent pas que de ressembler aux contes galants de la Renaissance italienne.

Gustave servit à la légion étrangère; il y apprit à dresser une tente, à découvrir du bois et de l'eau dans le désert. Il se fit craindre et chérir d'un peuple de nègres qu'il battait sans remords. Il eut les fièvres. On l'abandonna sur le fleuve Rouge, seul, dans une barque légère qui remontait vers la colonie. Il y parvint épuisé, mais vivant.

Quand il revint en France, abandonnant les rudes compagnons de la légion, il se sentit amoindri, diminué, comme si le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer ailleurs qu'en un climat sauvage, parmi de vastes espaces.

Causeur habile et disert, ayant acquis, au cours de ses voyages, l'art de convaincre les hommes, ne redoutant pas les fatigues et les incertitudes d'une vie errante, Gustave fit mille métiers. Il fut placier en dentelles, coulissier; il représenta divers parfums aux noms orientaux. Certes, ces industries lui furent prospères; mais il triompha particulièrement dans la faïencerie, où son génie sut produire et répandre avec succès un article commun: le vase de nuit.