Gustave vint à la guerre, joyeusement. Il retrouvait, pour son incessant besoin d'agir, un emploi illimité. Ses capacités somnolentes d'aventurier, ses qualités de chef de bande, allaient enfin se donner libre cours.
Des combats où sa décision et sa clairvoyance lui valurent l'admiration des proches, il ne tire nul orgueil, mais il s'honore de certaines chasses à l'escargot qu'il fit, à l'aube, dans les forêts de la Woëvre, tandis que nos canons lourds bombardaient les forts avancés de Metz. Il vivait alors, au repos, dans les bois. Les escargots ayant dégorgé dans le gros sel, Gustave les savourait, aromatisés d'herbes et frits en du lard rance, au seuil de son gourbi, parmi les jeux de lumière du crépuscule. Les mouches le persécutaient, ainsi que la vague odeur d'une proche charogne. Ayant cueilli de mignonnes fraises sauvages, le Polonais reposait, pareil au Sybarite que lassa l'abus des viandes et des vins.
Un mardi gras, pour l'enchantement de sa section, Gustave fit des crêpes. La farine vint de l'arrière, les œufs furent découverts en de modestes fermes que les obus avaient épargnées; le rhum de l'ordinaire, rude comme un acide, arrosa la blonde pâte. Les crêpes sautaient sur le foyer improvisé, dorées comme des auréoles. Gustave, maître-coq orgueilleux et réjoui, joignait à l'art souverain de faire sauter la crêpe une manière rapide, discrète et non moins élégante de la déguster.
Ses exploits ont un succès égal à ses mœurs aimables. Mais son joyeux caractère et la fantaisie de sa vie semblent faire oublier sa valeur. Certes, on le sait brave et, confusément, les anciens du bataillon se souviennent d'un après-midi orageux où l'adversaire serait passé sur le monceau des corps abattus, se répandant dans la forêt traîtresse, invincible, si Gustave ne l'avait pas contraint à retourner vers ses lignes.
La femme charmante, l'exquise ménagère que Gustave aimera, plus tard, en des jours de paix et de tendresse, auprès d'un feu chanteur, ne saura deviner quel héroïsme veille au cœur de son amant; lui-même oubliera l'élan qui le souleva au-dessus des hommes et le fit pareil à ces figures irréelles des naïves légendes: hercules plongeant un fer vainqueur dans les flancs irrités d'un terrible dragon.
Tel est celui que les fervents Bretons, les mineurs farouches et les paysans de la section ont nommé le «Rempart de Calonne», affectionnant son courage et peut-être chérissant plus encore son amitié pour les ribaudes, sa présomption culinaire et la chance inouïe qui le poursuit au poker.
LULUSSE DE CHARONNE
Superbe de crasse et d'aplomb, luisant de graisse, noir de suie, Lulusse de Charonne, une grillade frottée d'oignon en main, disserte sur la haute stratégie de nos états-majors. Il redit les mille lieux communs chers à la foule ignorante, mais avec une telle verve que les idées les plus vulgaires, parées de riches couleurs, en semblent transfigurées. Il est le truchement entre le civil et le militaire. Sociable à l'excès, confiant et protecteur, il faut le voir, à l'arrière, faisant les honneurs du cantonnement aux ribaudes errantes dont la fantaisie misérable est liée au destin des armées.
Natif de Charonne, ce dont il s'honore, Lulusse, dès l'enfance, connut des plaisirs martiaux. Il s'enrôla dans une phalange déguenillée qui se livrait à la guerre des rues et bientôt il excella à couvrir de grossières injures les honnêtes passants. Il acquit ainsi le talent de l'invective, grâce auquel, cuisinier de la compagnie, il put faire respecter sa fonction, en dépit des sauces imprévues, des rôtis incendiés et des bouillons saumâtres dont il remplit, au cours de la campagne, les gasters épouvantés de ses camarades.
Habile à faire des doubles sauts périlleux et toutes autres acrobaties, d'un naturel batailleur et sportif, le cuisinier acquit rapidement sur la troupe l'autorité nécessaire.