Dès l'aube, dans les villages où le bataillon descendait au repos, Lulusse claironnait le plus bref, le plus militaire et le moins écouté des commandements:

—Aux pommes!

Multipliant les conseils, il suivait d'un œil hautain l'épluchage des tubercules:

—Plus vous en éplucherez, plus vous en becqueterez!

Souventes fois, la besogne étant accomplie à la diable, il ajoutait:

—Quel sale travail vous faites! On dirait que vous les épluchez par le milieu.

Certains jours, la menace à la bouche, l'œil courroucé, Lulusse traversait le cantonnement, sous la pluie, à la recherche d'invisibles éplucheurs. Tragique, il ouvrait la porte des estaminets et, pareil au jeune Oreste dont la furie anima un peuple innombrable, oublieux de ses premiers devoirs, d'une voix où la menace et le reproche étaient sourdement alternés, il certifiait, en appelant à la justice immanente qui toujours poursuivit le coupable:

—Si vous ne m'épluchez pas mes pommes, vous mangerez de la m...

Dans l'intimité, Lulusse, auprès de sa cuisine ronronnante et fumeuse, aime à narrer des histoires de Charonne, légendes de la misère où des héros rabougris et crapuleux prennent une allure chevaleresque.

—Mon vieux, j'avais un pote. Il était bossu et pas plus haut qu'une vieille femme; on l'appelait le «Cuirassier». Quel type! Costeau et bon garçon, la crème des associés. Si on lui cherchait des raisons, il allait droit sur l'adversaire et doucement il lui disait: «Casse-toi de là, où je fais un malheur.» Par trois fois il avertissait l'importun. Après, d'un coup de tête en pleine poitrine, il l'envoyait rouler dans le ruisseau. En une minute, l'autre était mort. C'était sentimental!