Pour Lulusse, les belles pensées, les fortes actions, tout ce qui se distingue des choses coutumières en horreur ou joliesse, l'excessif et l'inattendu sont des choses sentimentales. Il est, lui-même, selon la formule, un grand sentimental.

Ce bourreau des cœurs aime une brune, au peigne d'écaille planté dans la chevelure comme un poignard: Berthe des Quatre-Chemins, brocheuse à ses heures perdues, amoureuse éternelle. Dans Charonne, les samedis de paye, alors qu'il y avait liesse, il fallait la voir traverser d'un pas rythmique la rue embaumée d'absinthe. On eût dit un couple d'oiseaux, tant ils avaient d'allégresse et de légèreté.

Un permissionnaire du bataillon, de retour de permission, apprit un jour à la troupe assemblée autour de la cuisine que Lulusse avait été détrôné dans le cœur de Berthe par le subtil et redoutable «Cuirassier». Ce gnome avait osé ravir le bien charnel du plus orgueilleux des cuisiniers. Ce fut du délire. Lulusse se vit interpellé par les plus fidèles de ses admirateurs en termes irrespectueux.

—Eh! dis donc, tu n'as pas de nouvelles du «Cuirassier»?

—Tu parles, si c'est sentimental!

—Les cuirassiers de Charonne, ils montent de jolies juments!

Autant de flèches empoisonnées qui se plantaient dans le cœur méprisé de Lulusse.

Noble sous les injures et souffrant de cette impopularité, le cuisinier dédaigna de se venger. Il continua de préparer, avec un art toujours plus affiné, l'éternel rata dont la compagnie était quotidiennement gavée. Pleurant secrètement, il cueillait dans le ruisseau chanteur qui entoure le pays d'une ceinture éblouissante le persil dont il parfumait ses sauces.

Mais, publiquement, Lulusse annonça, désireux de mettre fin à l'ironie des camarades, et pour que fût affirmée la supériorité du mâle en cette aventure:

—Berthe, à ma première permission, je lui planterai mon couteau de cuisine dans le ventre.