Il n'en fut rien, Lulusse étant volage et sachant oublier la grâce de l'une pour les yeux charmeurs de l'autre.
Le maître-coq a l'âme généreuse et il partage ses réserves de chocolat avec les émigrés qu'attire sa cuisine odorante. Il donne également son cœur à toutes les filles du voisinage. Sa verve gouailleuse et le parfum de ses fricots lui valent un succès d'estime; ses bons mots amusent et réconfortent. Nul n'ignore au bataillon que, sous les plus violents bombardements, le cuisinier, fidèle à son poste, n'en fit pas moins brûler les sauces.
Lulusse aime trop Charonne pour ne pas être, en dépit de son antimilitarisme irraisonné, un bon soldat. Charonne, n'est-ce pas la patrie, avec toute sa vie chatoyante et mouvementée? Il n'est au monde d'aussi joli quartier que celui où l'on eut le bonheur de vivre sa jeunesse. A Charonne, au printemps, quand les vendeuses de fleurs parent les rues de leurs prestigieux éventaires, on se croirait dans un paradis sentimental et pavoisé.
Lulusse se ferait ouvrir la poitrine pour que demeurent paisibles à jamais les carrefours heureux de son enfance. Il n'a pas sollicité d'être cuisinier, il le fut. C'est avec une pareille indifférence qu'il accueillerait son destin, si l'ange de la mort le frôlait de son aile invisible. Il est des instants où mourir est moins difficile que de faire éplucher des pommes de terre à une compagnie d'infanterie.
BICHROMATE
OU LA MOTOCYCLETTE INFINIE
Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un Tel. Tous deux avaient troublé de leur turbulente jeunesse le vieux quartier où leurs parents vivaient depuis des générations. Ensemble, ils avaient appris l'histoire de France sur les bancs vernis de l'école communale. Vers la treizième année, ils se séparèrent, appelés mystérieusement par une même voix intérieure à des destinées différentes. Ils avaient une vocation: Un Tel était poète, Bichromate était mécanicien.
Suivre la courbe des choses, admirer la transparence des couleurs, chercher la raison de notre existence mouvante et mortelle, déchiffrer les manuscrits où le passé inscrit ses pensées si vite évanouies, tel était le métier du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple, fondre des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent et se propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à l'énergie des eaux et de la terre, une vie inattendue et formidable, tel était l'idéal du mécanicien Bichromate.
Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair de cuivre, des mains osseuses et dures. C'était un corps frêle et laid que soutenait et soulevait une force obscure.
Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite et travaillant tout le jour chez un serrurier du parage, Bichromate, le soir, tel un alchimiste insensé, se construisit une forge de modeste calibre qu'il alluma pour l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage de sa mère défunte; elle était emplie de ferrailles, de clous, d'outils effilés et brillants que le jeune artisan polissait avec tendresse. Des barres de fer rougissaient sur la forge improvisée dont le souffle emplissait la maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses de la nuit, la chambrette aux vitres brisées se transformait en une sorte de steamer. Parti à la découverte d'une toison d'or impossible, de quel audacieux navire Bichromate était-il l'indomptable argonaute?
Parfois, pour les travaux importants, il prenait un aide, un de ces mercenaires qui forgent et liment sans âme. La chambre était étroite! Qu'importe: fenêtre et porte ouverte, le manœuvre battant les fers rouges sur le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins, qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, pestaient sans douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il faut, en notre monde injuste, poursuivre la réalisation d'un but implacablement; Bichromate, ayant décidé de se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce, malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, forgeait sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut vendre les pièces terminées, afin d'acheter la matière première qui devait lui permettre d'en forger d'autres.