Un soir, son moteur, battant tel un cœur heureux de vivre, ébranla la maison de ses pulsations régulières, secouant les volets et les persiennes, faisant pleuvoir des plafonds une myriade d'écailles de plâtre. Le concierge, irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile d'aliénés, mais cette intervention importune ne chassa aucunement la joie dont l'âme du mécanicien était irradiée.

Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait terminée, Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, admiré des commères, acclamé des gamins, dans une apothéose de grondements et de poussières d'or, suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre et de pierres précieuses dans la Ville éternelle.

Un matin de printemps où le soleil embellissait les femmes, où les étalages multicolores des fruitiers semblaient être les plus beaux d'entre les jardins du monde, Bichromate essaya sa motocyclette.

La machine froide et compliquée avait désormais des ailes et son ingénieux constructeur, frôlant à peine le pavé de la rue, s'envolerait jusqu'à la serrurerie du carrefour, celle dont on voit la clef d'or scintiller sur la porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis l'œuvre qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de sa jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères de la foule il s'absorbe en son rêve intérieur.

Les commères se groupaient au seuil des antiques maisons, les midinettes couraient vers de galants rendez-vous, on eût dit un jour de fête.

La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans le moteur. Pareil à l'arbuste qu'un afflux de sève fait reverdir en un jour, Bichromate se sentait une poitrine élargie, de plus vastes poumons, une force sûre et conquérante que nul obstacle humain ne saurait vaincre.

Il triomphait.

Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. La motocyclette s'immobilisa, il fallut la démonter et remettre, une fois encore, sur l'étau l'ouvrage de toute une jeunesse.

C'est vers cette époque que le jeune artisan connut la tyrannie de l'amour. Comme les hirondelles tournaient inlassables, le soir, dans la cour de la maison, il eut le désir de dormir sur une poitrine de femme et d'y oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle écharpe pailletée d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, en de riantes banlieues. Ne soupçonnant pas que la femme est parfois volage ou intéressée, il imaginait qu'il pourrait être aimé pour son bon cœur et son courage.

De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son admiration ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une pauvre réalité, le consolant de ses rêves irréalisables, Bichromate prit à son foyer une vieille courtisane qui jadis avait été la maîtresse de son père.