Lejeune ne put lire plus avant. Il lui importait peu que les ennemis eussent pillé sa ferme, emmené ses chevaux. Pour l'instant, il ne voyait plus que le geste galant de l'officier posant sur la blonde tête de sa femme le casque orgueilleux. «Il ne m'est rien arrivé d'autre», disait la lettre. Etait-ce l'entière vérité?

Fiévreux, le doute surgissait! Le soldat se sentait irrité contre les idées incertaines qui le venaient assaillir. Le sang lui montait du cœur aux yeux, avec les larmes. Poussé par une volonté féroce de détruire, il prit un couteau de tranchée et sortit dans la forêt traîtresse des fils de fer. Il se colla au tronc d'un vieux chêne et, malgré la pluie qui lui cinglait les reins, obstinément, il surveilla la ligne ennemie.

Une escouade allemande rôdait; on entendait un bruit sec de branches cassées. Lejeune, en rampant, rejoignit un des patrouilleurs et, pareil au pasteur qui, jadis, levait sur l'agneau de sacrifice un glaive implacable, il le décapita. Il fut abattu, tenant en ses mains ensanglantées la tête de son adversaire.

Ce paisible soldat, honnête fermier sans ambition ni vaillance, mourut au combat avec la rage héroïque d'un fauve, parce qu'il fallait que fût vengée sur une tête ennemie l'injure faite à la belle tête adorée. Une fusillade crépita, des ombres sortirent des petits postes, le tonnerre des artilleries ravagea la forêt, et le communiqué apprit à la France que nous nous étions rendus maîtres d'un élément de tranchée très important.

Une petite lettre d'azur, à l'écriture penchée, avait déclenché, ce soir-là, dans la Woëvre, un combat imprévu, et paré d'un nouveau laurier nos armes triomphantes.

Il naît, sous les obus, des amours nombreuses. Le danger constant, la présence de la mort, la vermine et la boue donnent à ces passions une intensité imprévue; elles sont d'autant plus violentes que le destin les veut éphémères.

Le retour à l'arrière inspire aux jeunes hommes un vif désir d'aimer. Qu'elle soit bourgeoise, paysanne ou ribaude, la femme sera toujours parée, aux yeux du soldat, d'un charme émouvant. Elle incarnera, même sous des haillons dérisoires, la joie somptueuse de vivre.

Le bataillon descend au repos. Il envahit une sucrerie dévastée où des miséreux, parqués comme des bêtes, font chauffer sur une forge abandonnée leur pauvre soupe. Irrités de rôder dans la nuit, les soldats maugréent contre leur sort infernal, délaissant leur vaillance coutumière. Mais les hommes ont vu se mouvoir, auprès des brasiers improvisés, de pâles émigrées, fines ombres des anciens bonheurs, tendres évocations des paradis perdus. Elles n'ont aucune des parures qui rendent les femmes désirables et les font pareilles à des divinités souriantes. Pour les séduire, néanmoins, les soldats chantent des romances où se heurtent naïvement la joie des amants satisfaits et la douleur des amours contrariées.

Le bataillon a retrouvé son orgueil prétorien. Une allégresse monte dans le cantonnement bohème, des folies d'un jour couvent sous les regards: on dirait une folle kermesse en quelque village souriant des Flandres.

Les obus rasent en chantant, eux aussi, la toiture de la sucrerie. Les Parisiens évoquent, en chœur: Mirella, ma jolie... et toutes les pimpantes vierges qu'ils aimèrent, petites ouvrières alertes comme les oiseaux. Les Bretons aux yeux bleus se souviennent des luronnes endimanchées qu'ils entraînaient, au sortir des noces, dans la campagne ombreuse: