L'amateurisme a une tradition et de grands ancêtres. Lorenzaccio, élevé pour régner, fier adolescent promis à la couronne et qui devint le plus exquis des régicides, fut un amateur. Le chevalier de Bussy-Rabutin, professionnel charmant l'amour, qui pour se divertir écrivit en un fort beau style à sa cousine Mme de Sévigné, cultiva l'amateurisme. Le citoyen Capet fit de la serrurerie, et M. Ingres joua du violon.

Amateurs de l'art: elles l'étaient si joliment, ces demoiselles gantées qui, sur les plages mondaines d'avant-guerre, peignaient de frêles aquarelles où elles donnaient à la mer miroitante une couleur de praline. Amateur de la politique: qui ne le fut, aux heures tourmentées où les convictions s'exprimaient à coups de canne? Encore que la guerre ne fût pas «fraîche et joyeuse», ainsi que la rêvaient les hobereaux allemands, elle connut, malgré ses horreurs et ses pestilences, son amateurisme.

Stratèges incohérents penchés sur des cartes dérisoires, généraux de plume et combien peu d'épée, maniant à la fois les sophismes les plus contradictoires et les armées, ancien insurgé déguisé en bon berger, tels furent nos amateurs de la guerre. Ils la firent dans les salles de rédaction, les salons académiques et les brasseries littéraires, alors que toute la jeunesse de France agonisait dans les nouveaux champs catalauniques.

Pourtant, malgré l'infamie de ces amateurs, Un Tel n'ignore pas que certains, dont l'exemple ne fut pas suivi, poussèrent leur amour de la guerre jusqu'à la faire eux-mêmes. Ils se battirent, courageusement, comme les autres, et moururent.

Ils avaient, ces nobles camarades, délaissant l'amateurisme de la guerre, à travers les périls et les malheurs, préféré devenir des professionnels de la gloire. Un Tel aimerait à voir les diseurs de bons mots, les propagateurs d'énergie, les évangélistes de la patrie, imiter cet exemple. Les marchands de papier de toutes nuances ne devraient pas ignorer que les meilleures pages de notre histoire furent écrites avec du sang. Au moins, faudrait-il que la veulerie de l'extrême arrière, ajoutée à toutes les misères de la campagne, ne vînt pas diminuer l'énergie du combattant et sa volonté de victoire.

DE L'AMOUR

Les missives chargées de joie ou de douleur sont toute la vie du soldat. Selon ce qu'elles recèlent en leurs plis parfumés, elles lui font une âme ardente, sereine, amère, lumineuse. Il est de durs faits de guerre, nés d'une faible histoire d'amour. Un tendre mot, l'évocation d'une promenade nocturne, le rappel d'une ancienne caresse, suffisent à ranimer le courage expirant, à susciter les colères nécessaires, à nourrir la force du combattant.

Un couple vivait heureux, la guerre survint; ce qui semblait être le plus inconnu des contes de fée est devenu une légende d'infortune: toutes les amours connurent alors le plus cruel des déchirements.

Le fantassin Lejeune est un gaillard vigoureux et calme. Plus discipliné que brave, il accomplit ses devoirs avec une ponctualité d'employé. Il a en Argonne une ferme cachée sous la verdure; des chevaux et des bœufs somnolent dans ses prés. Il épousa une voisine gracieuse et bonne ménagère. Enfin, comme tous, à la mobilisation, il dut abandonner sa maison, qui bientôt fut cernée par les uhlans. Puis, les colonnes de von Kluck reculèrent, et Lejeune reçut une lettre de sa femme:

«J'ai eu bien peur, disait-elle, le canon tonnait terriblement et chaque coup m'arrachait le cœur. Quand nous les vîmes arriver, nous nous cachâmes en forêt; mais, un soir, je voulus revoir notre ferme: j'étais avec la servante. Près du calvaire, un officier nous attendait. Je tremblais toute. Il vint à moi et, riant, il posa son casque sur ma tête. C'est tout. Il ne m'est rien arrivé d'autre...»