Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des peuples, justice, indépendance, défense des nations opprimées, ne sont plus de vaines parures, d'éclatants pavillons abritant les corsaires de l'idée.
Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses défenseurs. Il aspire à bientôt revenir dans sa vieille ferme où des coqs querelleurs ensanglantaient la cour. Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau perdu lors de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse destinée, image des légions sans âme et sans discipline.
Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles du fils, et qui regarde passer des troupes inconnues, espère. Peut-être l'enfant n'est point mort; peut-être, replié dans la tranchée, cœur fiévreux battant au cœur de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses, les enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes joyeuses, nom prestigieux qui charme le cœur de tous les combattants, meneurs de bœufs, ouvriers révolutionnaires, prêtres ou rois.
Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers sont parqués comme des bêtes; un vent de France, un vent vif où survole l'arome des forêts et le parfum des femmes, y chante, fier et berceur comme la mer, un cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez, prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez vos compagnes et vos enfants sur les quais des gares bien-aimées!»
Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le minuit de vieilles civilisations; sa mystérieuse douceur s'impose à la nature; mais, furieuse, indifférente à la beauté de l'heure, l'escouade attend encore le retour de la corvée de soupe.
Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son enfance. Le 24 décembre, au crépuscule, il faisait la tournée des crèches; certaines étaient pompeuses et riches, d'autres possédaient un charme ingénu. Leur paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge, les splendides rois mages et le nègre qui porte en ses bras des coffrets d'or l'enthousiasmaient. Les bergers, joueurs de cornemuse, dont les cheveux sont bouclés, ainsi que la blanche laine de leurs moutons, l'enchantaient.
Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile annonciatrice, pendue sur le râtelier de l'âne, attestait la présence des choses divines, comme vous étiez belles! La neige, cruelle au soldat, faisait votre beauté. Sans elle, il n'est de rois mages sympathiques et l'enfant pardonne à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune, et les riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce qu'ils rôdèrent en des chemins glacés, partageant avec les arbres de Judée la misère de l'hiver.
L'escouade attend toujours le retour de la corvée de soupe.
Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît enfin au carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale sur la banquette du parapet.
Où sont les autres?