Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune Breton de la dernière classe, est revenu seul. La corvée a été fauchée par un bombardement. La troupe sera privée de vin et de café, une nuit de Noël, alors qu'il eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer.
Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations. L'ombre ne permet pas de voir le sang noir qui coule à son front. En effet, blessé, alors que le canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête du compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne ouvert sous son casque enfoncé, dur à la souffrance, fidèle à la mission qui lui incombait.
Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin de Noël, car il agonise. D'une voix simple, où ne semble même pas gronder le regret de mourir, il dit, humble constatation d'un paysan que son délire exalte ou suprême éclair de vérité:
—Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il y en a qui vivent de la guerre... les autres en crèvent.
A Denise Real
A Max Barbier
en hommage
LE SANG VERSÉ
Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et la délivrance sont peuplés de troupes bigarrées, dont les bivouacs de fortune semblent être des cités nègres improvisées au cœur des ruines. Bientôt, au pas de parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats vont partir.
En route!
Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque compagnie a son fanion archaïque et coloré, brodé d'or, où de pourpres lémures, des éléphants blancs et des crânes se convulsent sous des noms glorieux: Bolante, La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques. Les bataillons avancent, suivis de leurs trains régimentaires, de leurs cuisines roulantes enfumées, où trônent des maîtres-coqs hilares, et de leurs brancardiers qu'un moine botté conduit paternellement.