Le père était mort. C'était un fidèle compagnon, un travailleur; tout jeune, il avait fait son tour de France. Il repose dans la banlieue mélancolique, en un cimetière peuplé d'érables rouges et d'ormes.
Nul mieux que lui ne savait besogner la charpente. Il allait, la musette au côté, travaillant de bourgade en bourgade. Comme il avait belle prestance, les filles lui souriaient. Parfois, fatigué de rôder à l'aventure, il s'adossait au tronc noueux d'un vieil arbuste et, pareil au soldat qui boit une gorgée de rhum pour renouveler ses forces, il contemplait avec amour l'image de celle qui devait être un jour sa femme.
En chantant, il repartait, longeant les bois, traversant les terres labourées. Il revint à Paris, élever de solides charpentes. Vinrent d'heureux jours, on se maria un matin d'hiver; la noce s'en fut à Robinson, où les bosquets déserts étaient couverts de neige.
La vieille mère évoquait les douleurs du ménage: une fille naquit, jolie comme un enfant Jésus et qui souriait dans son berceau. Elle avait cinq ans, quand, un après-midi fiévreux, on la mena à l'hôpital. La petite n'en revint pas; elle avait préféré s'enfuir vers les jardins du ciel, où les enfants des pauvres vivent entourés de guignols, de chevaux de bois et de balançoires. Le père, l'année suivante, tomba d'un échafaudage.
Mais, Un Tel n'écoutait pas la cruelle histoire de sa vie.
Il contemplait, en lui, un monde frémissant et prestigieux dont nul roman héroïque ne saurait dire l'intime et vivante beauté. Les routes assombries où son destin l'avait mené lui semblaient s'élargir à l'horizon, comme des voies triomphales. Une ardeur étrange, mêlée à son jeune sang, lui donnait une vivacité d'oiseau. Aussi quand, desservant la table, il jetait au loin les miettes dorées tombées sur la nappe, on eût dit que ces douloureux souvenirs s'envolaient avec elles.
Un Tel est au physique un homme moderne, affectant un américanisme voulu, sous lequel apparaît aisément une fantaisie d'artiste. De sombres étoffes donnent à son clair visage une lumière particulière. Il a le pas rythmique du danseur. Il marche la tête altière, l'œil vif, les poings fermés. Pétri de force et paré de joliesse, Un Tel est un nerveux Apollon dont la silhouette complexe dessine sur l'écran du monde une ombre de tendresse et de brutalité.
Il eut des amours nombreuses. Afin d'obtenir d'impossibles joies, il désira d'étranges compagnes, dont une chanteuse, qui fut son premier amour.
Au Café des Hémisphères, elle chantait des refrains sensuels. La musique animant les courbes de son corps, elle apparaissait telle une voile marine qui, gonflée d'un vent joyeux, se joue sur la mer lumineuse. L'électricité lui faisait une étincelante parure, et le populaire acclamait la volupté de ses gestes. Elle était le fruit tentant et mystérieux des tropiques dont les yeux éblouis des simples s'enivraient, et d'aucuns, qui rêvaient de mordre à sa lèvre écarlate, imaginaient qu'elle avait la fraîcheur de ces oranges de Jérusalem, où du sang coule sous l'écorce d'or.
Un Tel, le soir de juin où il entendit Farfale, la chanteuse, eut en son cœur une illumination; il l'aima pour le vice énervant de ses yeux. Elle était l'incarnation de l'amour, la bacchante populaire, glorifiée par la foule, et dont le nom vole de l'étroite échoppe au bar tumultueux; il la croyait riche, heureuse. Il l'attendit à la sombre porte du concert; elle sortit, pauvrement vêtue. Un Tel hésitait à la reconnaître; mais elle vint le rejoindre, car elle avait compris qu'il l'aimait.